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Le féminisme et son évolution depuis 1989

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© Sarah Billard

Doctorante en sociologie à l’UQAM et chercheure au sein l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), Mélissa Blais s’est intéressée à l’événement du six décembre 1989 dans le cadre de ses recherches et étudie actuellement le mouvement antiféministe.

Propos recueillis par Sarah Billard

Quand elle aborde la perception du féminisme au Québec, Mélissa Blais est unanime. C’est une fausse croyance de croire que le féminisme a vécu de belles années de popularité. « Le féminisme reste un mouvement qui dérange le statu quo de notre société », précise-t-elle. Il fait réfléchir sur les rapports dominants de la société. Avant l’événement du six décembre 1989, l’antiféminisme était plus discret, moins virulent et ressemblait plus à une misogynie ordinaire. « Les féministes qui ont vécu ce moment charnière ont constaté que cet événement a ouvert « une vanne », provoquant un flot de propos mensongers sur le mouvement féministe. »
Mélissa Blais précise que certains allaient jusqu’à tenir les partisanes responsables de la tuerie puisqu’elles auraient mis les hommes dans une position de désarroi qui aurait conduit à l’événement du six décembre 89. « Depuis cet évènement, les féministes semblent avoir perdu leur naïveté. » En effet, elles ne pouvaient plus continuer à croire que tout était possible et qu’il n’y aurait pas de contre coup majeur. « Certaines femmes se sont senties responsables en intériorisant le discours de culpabilité que certains leur délivraient. Depuis vingt-cinq ans, une peur s’est créée chez les féministes et cette peur se transmet aux générations suivantes de féministes qui n’ont pas vécu l’événement directement ».
Mélissa Blais précise la force d’un attentat terroriste est de toucher les cibles ultimes. « L’acte du 6 décembre 1989 visait les féministes, les pionnières, les femmes leaders et voulait donc porter un message antiféministe ». Celles qui ont pris connaissance de l’événement et qui se sont intéressées au mouvement antiféministe sont les femmes qui ont connaissance de la menace, bien présente et qui s’est encore manifestée pour le vingtième anniversaire de l’évènement.

Néanmoins, Mélissa Blais souligne que la force du mouvement féministe est sa capacité de résilience et le mouvement n’est pas mort après l’événement de Polytechnique, bien au contraire. « Aujourd’hui les inscriptions à l’UQAM sont en augmentation pour les études en féminisme et les vagues de dénonciations des agressions montrent une volonté de reprendre du pouvoir de façon collective pour changer les choses ».

Les moyens de lutte
Depuis 1989, de nouveaux moyens de lutte contre l’antiféminisme sont disponibles via les réseaux sociaux. Ils sont complémentaires des moyens plus traditionnels, comme les manifestations, pétitions, lobbying… et permettent une dénonciation des violences faites aux femmes. « Les réseaux sociaux permettent de donner la parole à des femmes qui ne bénéficient pas de la couverture médiatique par leurs appartenances socio-culturelles », précise Mélissa Blais.
Après l’événement à Polytechnique, il y a eu une des plus grandes mobilisations masculines contre les violences faites aux femmes. « La coalition du ruban blanc a été initiée par des hommes canadiens qui souhaitaient soutenir les groupes de femmes luttant contre les violences faites aux femmes. Bien que certains reportaient la responsabilité de l’événement sur les féministes, d’autres hommes se sont impliqués dans la lutte contre l’antiféminisme. »
De plus, 23 groupes de femmes ont demandé après Polytechnique des commissions d’enquête sur les violences faites aux femmes au gouvernement. Malheureusement, toutes ces initiatives sont à peine documentées déplore Mme Blais. « La mémoire collective doit être utilisée dans une logique de travail, contre le spectre des violences faites aux femmes, qui peuvent aller de l’attouchement jusqu’au meurtre. »

Les pistes envisagées
Aujourd’hui, les stratégies de lutte contre l’antiféminisme et les violences faites aux femmes sont multiples. Mélissa Blais propose plusieurs pistes d’actions. « On pourrait exiger du gouvernement une enquête sur les violences masculines faites aux femmes, le dossier n’ayant pas abouti.
De plus, les femmes autochtones sont confrontées à des disparitions et des meurtres non élucidés. Il serait intéressant d’être solidaires avec elles et de multiplier les demandes auprès du gouvernement pour lutter plus efficacement contre les violences faites aux femmes. Ce problème de société coûte de l’argent à l’État, notamment en terme de santé publique. Il faut également comprendre comment on autorise implicitement ces actes lorsque l’on se tait, notamment par rapports aux événements qui ont lieu dans les universités. »
Une autre piste de travail possible évoquée par Mme Blais serait l’établissement de cours d’éducation sexuelle par le gouvernement qui permettrait de faire comprendre aux garçons qu’ils doivent chercher un oui pour le consentement sexuel, mais aussi pour transformer la perception des rapports hommes/femmes et d’avancer, via des cours de citoyenneté, vers l’égalité. C’est une décision simple à prendre pour le gouvernement et elle pourrait être une piste de travail efficace. « Il faut faire comprendre à travers une politique claire, que les violences faites aux femmes c’est non », insiste la chercheure.
On pourrait également rendre les démarches juridiques plus simples, afin de faciliter le dépôt de plainte en cas d’agression. « Il est important que l’antiféminisme soit perçu comme un problème. Lorsqu’il est autorisé, il laisse place à des propos mensongers sur le féminisme. » Ce déferlement de discours haineux pourrait être contré en incluant le sexe dans la loi sur l’incitation à la haine. Aujourd’hui, bien que les femmes constituent une catégorie cible historique de la haine, elles ne rentrent pas dans le cadre d’application de cette loi déplore Mme Blais. En modifiant cette dernière, on pourrait donner des moyens légaux de lutter contre les antiféministes qui prévoient de passer à l’acte et qui l’annoncent. « L’événement qui a eu lieu à Polytechnique n’est pas encore reconnu comme une violence contre le mouvement féministe et donc les partisannes sont aussi des victimes de l’attaque ».
Par ailleurs, il faut lutter contre les nombreux stéréotypes qui sont des freins à l’accès des femmes aux métiers non traditionnels. Il faut donc sensibiliser la population à cette problématique.

Brisons le tabou
« Je rêve du jour où Polytechnique abordera l’événement sans tabou ».
Vingt-cinq ans après, l’attaque reste tabou. La distanciation dans le temps et l’espace avec l’évènement permet d’aborder le souvenir plus facilement, accorde Mélissa Blais. «Mais, il faut arrêter de penser que le silence est efficace contre la mauvaise publicité. Ignorer les problèmes ne les fait pas disparaître. » Elle illustre son propos avec la prévention en amont du suicide qui peut aider à prévenir l’irréparable. La distance spatiale, par exemple à l’UQAM ou à l’UdeM pour la commémoration du 6 décembre 1989, aide à parler plus facilement de l’événement. On a également observé qu’on évoquait l’événement plus facilement à Toronto et Vancouver qu’au Québec.
Le temps qui passe permet aussi de parler plus librement sans craindre de blesser à nouveau les personnes ayant subi l’attaque il y a vingt-cinq ans.
« Toutefois, il ne faut pas croire que l’antiféminisme n’existe plus, que l’égalité est atteinte et que tout ça appartient au passé. L’antiféminisme reste présent et Polytechnique a un rôle à jouer dans la lutte contre ce mouvement en commémorant l’attentat du six décembre et en brisant le tabou créé par le silence », conclut-elle.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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