Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Vingt-cinq ans plus tard avec Nathalie Provost

Aperçu article Vingt-cinq ans plus tard avec Nathalie Provost
Cliquer pour agrandir
 (lien ouvrant dans une nouvelle fenêtre)
© Jean-Etienne Tremblay

Nathalie Provost fait partie des 12 femmes blessées lors de la tragédie du 6 décembre 1989. Elle a accepté de rencontrer Le Polyscope dans le cadre d’une entrevue.

Propos recueillis par Camille Chaudron et Sam Bourgault

Le Polyscope : Comment décririez-vous les rapports que vous entreteniez avec vos collègues de classe masculins à la fin des années 80? Et avec vos professeurs?

Nathalie Provost : J’ai l’impression que c’est à peu près semblable à ce que vous vivez. J’avais le sentiment d’entretenir des rapports de personne à personne, pas des rapports gars-fille. J’avais l’impression d’avoir les mêmes possibilités que les garçons.

J’ai été très heureuse à Polytechnique, c’est pour ça que quand Marc Lépine a dit que nous étions des féministes, j’ai dit non. Je n’avais jamais milité et je ne m’étais jamais battue pour pouvoir entrer à Poly ou pour avoir des jobs. Pourtant je ne suis pas idiote, j’étais au courant des cas d’agressions sexuelles, mais somme toute, pour moi, c’étaient d’excellents rapports et j’avais le sentiment, il y a déjà vingt-cinq ans, de l’égalité des chances.

Pour les rapports avec les employeurs, ça a été différent. Mon regard avait beaucoup changé, car j’ai été très bouleversée dans mon rapport entre les hommes et les femmes. Je ne sais pas ce que ça aurait été sans Polytechnique.
Les premières années dans mon milieu de travail j’étais vraiment à fleur de peau, je réagissais à tout. Surtout dans les premières années, mais c’est encore vrai aujourd’hui. J’ai le sentiment que ce qui m’est arrivé à Polytechnique m’a donné une tête chercheuse. Comme si je repère les hommes qui ont un malaise avec les femmes. Pas les hommes qui n’aiment pas les femmes, mais il y a des hommes qui travaillent moins bien avec les femmes, qui ne savent pas oublier le genre pour travailler avec une simple personne. Je les sentais vite et j’étais très agressive en début de carrière, je n’ai pas été de tout repos!

P : À cette époque, comment réagissaient les gens lorsque vous disiez faire des études en génie?

NP : Ça créait des malaises. Mon grand-père était un entrepreneur en plomberie et il ne comprenait pas du tout ce qu’une femme pouvait faire là-dedans. Un de mes oncles faisait de l’estimation, il travaillait chez SNC, lui m’a donné un de mes premiers emplois d’été. J’ai travaillé sur un chantier de construction qui est un milieu extrêmement macho. Selon les autres ingénieurs, c’était un chantier « mené à l’ancienne ».
Le matin, la secrétaire du directeur du chantier lui apportait son déjeuner, avec ses petits biscuits, son beurre de peanuts et ses tranches de banane. Je n’en revenais pas! Ça ne m’a pas enlevé mes illusions, mon énergie et mon goût d’aller de l’avant, parce que pour moi, j’avais ma place.
Par la suite j’ai travaillé pour Alcan, c’était vraiment plus technique. J’ai eu l’impression d’être traitée comme si j’avais été un gars, il n’y avait pas de différence.

P : Qu’est-ce que le féminisme et pourquoi est-ce important selon vous?

NP : C’est un concept qui a évolué. Quand j’étais petite fille, le féminisme c’étaient les femmes qui ont milité dans les années 40, 50, 60, 70… Lise Payette, pour moi, c’était une féministe. Elle était de ses femmes qui avaient lutté et qui étaient parmi les premières.
Je n’étais pas la première étudiante à Polytechnique, il y en a eu bien avant moi. Donc j’avais l’impression d’arriver et que la lutte pour la place des femmes avait déjà été faite. Alors à 23 ans, devant Marc Lépine qui me dit « vous êtes des féministes », j’ai dit non. Je ne suis pas féministe, je ne me suis pas battue et personne ici ne s’est battue. On a juste envoyé notre bulletin avec une demande d’inscription et c’est tout.
Le 7 décembre au matin, on se réveille et la vie n’est pas la même. D’un coup on porte le fardeau d’avoir dit ça : « on n’est pas des féministes ».

Si on regarde dans le dictionnaire, le féminisme est un mouvement qui veut l’égalité entre les hommes et les femmes. Je ne peux pas être contre ça. Je le veux pour moi, je le veux pour mes filles et toutes les filles de la planète.
L’autre constat qu’on fait, et c’est dérangeant, c’est que le féminisme et les acquis du féminisme peuvent se perdre. En Afghanistan, les femmes ont eu des droits et elles ne les ont plus. En Syrie, en 2010, les femmes vivaient d’une façon pas si loin de vous et moi. Je ne peux pas rester dans mon confort de femme occidentale, ne pas m’afficher au moins comme féministe pour dire que c’est important!
Je suis gestionnaire, je suis ingénieure et je l’affiche clairement, je suis mère d’enfants, je suis mère de filles, j’ai des garçons aussi, et tout ça fait que je ne peux pas ne pas être féministe. Pour moi ce n’est pas une contradiction. Quand j’ai dit à Marc Lépine que je n’étais pas féministe, je disais à ces femmes-là qu’elles sont tellement plus que ce que moi je me voyais. J’ai eu la vie facile, la porte était déjà ouverte, alors je ne peux pas prendre ce beau grand titre-là et me l’approprier. C’est après que j’ai compris qu’il faut que je l’affirme, parce que si je ne l’affirme pas, je ne reconnais pas la valeur de ce que toutes ces femmes ont fait avant moi.

P : Est-ce qu’être une femme en génie est un avantage ou un inconvénient?

NP : Est-ce qu’être une femme dans la vie est un avantage ou un inconvénient? Pour moi c’est la même question. Parfois je suis très heureuse d’être une femme, je ne donnerais pas ma place et j’ai vécu des choses extraordinaires mais parfois c’est plus dur d’être une femme. Par contre, ce n’est pas propre au génie.

P : Quels sont les défis des femmes en génie?

NP : Il y a des défis pour les femmes sur le marché du travail lorsqu’elles veulent du pouvoir. Ça n’a rien à voir avec l’ingénierie. Ça a tout à voir avec apprendre à assumer et à vivre avec le pouvoir. Je suis heureuse de savoir qu’il y a des femmes qui le vivent et qui l’assument très bien. Lorsque je voyais Mélanie Joly se présenter à la mairie de Montréal, je savais que cette fille-là n’avait pas de complexe par rapport au pouvoir et qu’elle se présentait parce qu’elle avait envie de le faire… pas parce qu’elle était une fille ou un gars.
Pour toutes sortes de raisons, ce n’est pas si simple pour une femme de demander le pouvoir. On ne se l’autorise pas, on n’a pas la même éducation par rapport au pouvoir que les hommes. En tant que société, on s’attaque à de grands problèmes, comme l’égalité des chances, l’égalité salariale, alléger le fait que ce soyons nous qui portons les bébés, etc. Par contre, il y a un travail individuel à faire. Ce ne sont pas toutes les femmes qui se donnent cette permission de prendre sa place et de l’assumer. C’est dans notre tête, ça n’a rien à voir avec les structures sociales. C’est un défi qu’on doit relever.

Par rapport au génie, je suis profondément attristée que les filles ne s’intéressent pas plus aux sciences. Je regarde les défis que ma grand-mère a eu à relever : elle était entrepreneur avec mon grand-père. Elle tenait le commerce pendant que lui faisait de la route, elle a aussi eu un petit dépanneur pour arrondir les fins de mois. Elle élevait sept enfants, mais elle hébergeait aussi sa belle-mère et sa sœur. Ce sont des défis de logistique, de planification, de structure importants. Il faut organiser la vie de famille, s’assurer que tout le monde a du linge et à manger, surtout sans machine à laver, sans garderie, etc. Entre ça et être dans une usine et organiser tout le monde, s’assurer qu’il y a assez de matière première, que chaque personne est à la bonne place au bon moment, c’est la même maudite affaire! Ma grand-mère ne s’est jamais vue comme gestionnaire ou comme ingénieure, mais la différence n’est pas si grande que ça. On doit tous apprendre à nos filles que les sciences ce n’est pas plate et que c’est pour tout le monde. La carrière qui suit n’est pas si aride que ça.

P : On a rencontré Mélissa Blais (voir notre entrevue), une professeure spécialisée en féminisme et elle nous a dit que ce qui s’est passé le 6 décembre 1989 était clairement une attaque contre le féminisme bien que ce ne soit pas vu comme ça par tout le monde.

NP : Bien entendu que c’était un crime contre les femmes, il nous l’a dit!
Bien sûr que non, ce n’est pas vu comme ça par tout le monde, elle a raison. Dans la journée du 7 décembre, à l’hôpital, j’ai entendu à la radio une ligne ouverte. Tout le monde essayait de comprendre ce qui s’était passé et on n’était pas capable, le lendemain, d’affirmer que c’était un homme qui avait essayé d’assassiner uniquement des femmes. Rapidement, ce sont 14 mortes, 13 blessés dont 12 filles… c’est assez évident qu’il y avait une cible, car il y a plus de gars à Poly. De plus, il nous l’a dit. Il a tiré sur nous parce que pour lui, nous étions toutes des féministes à ses yeux, alors c’est clair que ce qu’il voulait tuer c’étaient des féministes.
Le jour où Karine Vanasse et Denis Villeneuve ont commencé le film de Polytechnique avec la lettre de Marc Lépine, je me suis dit « enfin ». Mettons-nous à la place de Francine Pelletier, Lise Payette, Janette Bertrand, ces femmes-là ont vécu dans leurs vies des conditions difficiles qui m’ont permis de rentrer facilement à Poly. Ce gars-là a seulement tiré sur des femmes et la société a dit : « non, non, c’est juste un tireur fou, il ne sait pas ce qu’il fait ». Voyons donc! Il le sait en maudit, il l’a écrit!
C’est une énorme différence entre Dawson et Polytechnique. À Dawson, c’est un jeune homme en colère et désespéré qui en voulait au monde entier. Marc Lépine était désespéré, en voulait au monde entier, mais en voulait particulièrement aux femmes. Ça a tant marqué le féminisme, parce qu’on n’a pas tout de suite voulu comprendre ça. Rapidement dans le Canada anglais, c’était évident que c’était un meurtre contre des femmes et contre le féminisme, mais au Québec il y a eu un énorme déni. Si vous lisez les journaux de l’époque, c’est frappant.
J’ai l’impression que Marc Lépine est arrivé à un moment où partout dans le monde, il y avait un recul du féminisme, qui a coïncidé, au Québec, avec les évènements de Polytechnique. Le féminisme aurait-il reculé même si ça n’avait pas eu lieu? Peut-être, mais c’est terriblement dérangeant que ce recul ait continué après.

P : En ce moment avez-vous l’impression qu’il y a encore une régression du féminisme?

NP : Non, en ce moment j’ai l’impression que vous êtes une génération qui le ramène ailleurs et autrement, notamment avec la conscience internationale. Cela revient à remettre ça sur la table politique et c’est ce que votre génération fait.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

Le Polyscope en PDF+