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Vivre petit et agir grand

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En 1973, Ernst F. Schumacher (1911-1977) publie l’essai économique Small is beautiful : Economics as if People Mattered. Contemporain du club de Rome établi en 1968, cet ouvrage marque les débuts théoriques du développement durable par la critique de l’économie moderne.

Le paradoxe fondateur de l’économie moderne sur lequel se base la critique de Schumacher consiste à considérer les ressources non renouvelables comme un revenu plutôt qu’un capital. Influencés par les principes économiques de John Maynard Keynes (1883-1946), les tenants de ce point de vue envisagent l’exploitation de ces énergies dans une perspective d’éternel profit, possible peut-être au niveau métaphysique, mais inconcevable dans un monde matériel limité. C’est donc par sa capacité à engendrer de la richesse qu’un produit ou un service se caractérise, et ce, au détriment de ses fonctions intrinsèques dans son rapport à l’homme.

Keynes versus Schumacher
Le célèbre économiste britannique, donnant son nom au keynésianisme, voyait l’envie et l’avarice propres à l’homme comme les conditions favorables de la croissance économique; un climat social à maintenir, du moins, jusqu’à l’atteinte d’une richesse généralisée. Il donnait plus d’importance au développement à court terme puisqu’à long terme, disait-il, nous serons tous morts. Cette vision tend à institutionnaliser l’individualisme et le rejet des responsabilités qui incombent aux différents partis d’une transaction, le producteur tout comme l’acheteur n’étant tenu responsable de rien si ce n’est de lui-même. Cela permet, certes, une simplification du déroulement des processus économiques, mais détériore l’esprit communautaire et affecte bien souvent l’environnement. Le déversement de pétrole dans le golfe du Mexique en 2010 à la suite de l’explosion de la plate-forme Deep-Water Horizon qui s’est soldé par un désastre écologique historique en témoigne; la prise de risques de la compagnie britannique BP et le laxisme de la part du gouvernement américain à l’égard des normes de sécurité sont répréhensibles.

Selon Schumacher, l’exploitation des combustibles fossiles s’apparente à un acte de violence à l’endroit de la nature. Étant donné leur caractère épuisable, la conservation de ces ressources doit être mise de l’avant et leur utilisation minimisée en vertu de méthodes alternatives qui s’adaptent à l’échelle de l’homme. En effet, une structure aux dimensions humaines génère chez l’individu un sentiment de responsabilité accrue. Celui-ci a tendance à s’investir davantage dans ses réseaux rapprochés, tels que sa famille et son travail, que dans des suprasystèmes comme les instances gouvernementales qui gèrent sa nation, car les impacts des décisions prises à haut niveau sont souvent complexes à concevoir ou lointains à l’individu. Si la société s’organisait en territoires fractionnés, chacun serait certainement plus concerné par sa parcelle de terre qu’un gouvernement indifférent ou qu’une entreprise intéressée. C’est, du moins, ce que Schumacher envisage; il propose de vivre «plus petit» par l’adoption d’une économie bouddhiste.

Bouddha appliqué
Une économie bouddhiste s’oriente vers l’optimisation du bien-être humain, et ce, par la pratique d’une consommation dite positive. Tout est dans la modération. Selon cette philosophie, les biens matériels constituent des moyens vers l’atteinte d’un objectif de bonheur en opposition à l’économie moderne qui néglige bien souvent d’intégrer l’homme à sa pensée et considère ces moyens comme des fins en soi. Schumacher donne pour exemple le besoin de se vêtir motivé par le confort thermique et le désir d’arborer une apparence convenable. Ainsi, dans le cadre d’une économie bouddhiste, un vêtement serait approprié à un climat donné, esthétique, mais surtout d’une qualité procurant une durabilité élevée.

Convergence catastrophique
Dans un contexte plus actuel, Christian Parenti, journaliste d’investigation, stipule que les désastres naturels qui incombent à l’activité humaine agissent comme des multiplicateurs de menaces qui entretiennent une dégénérescence globalisée par ce qu’il appelle la convergence catastrophique. Ce concept signifie que les bouleversements écologiques, sociaux et politiques s’alimentent les uns les autres, intensifiant l’état de crise au sein de communautés données. Ainsi, son essai Tropic of Chaos : Climate Change and the New Geography of Violence (2011) explicite le lien existant entre le dérèglement du climat et divers désordres sociaux. L’auteur appelle par exemple à une étude menée par l’Université Columbia et l’International Crisis Group démontrant qu’une quantité de précipitations sous la normale une année donnée doublerait le risque qu’un conflit armé de bas niveau évolue en guerre civile l’année suivante.

Solutions pratiques et philosophiques
À cette situation, Parenti voit deux solutions : la réduction (mitigation) et l’adaptation. Dans un premier temps, rien de nouveau, il faut cesser cette dépendance aux combustibles fossiles afin de stopper l’émission mondiale de gaz à effet de serre (GES). Selon lui, il est inévitable d’agir à grande échelle. Les énergies renouvelables ne seront employées par l’industrie que si elles offrent une compétitivité aux énergies fossiles. C’est donc sur le plan étatique qu’il voit une nécessité d’agir, les gouvernements ont le mandat d’encourager le développement d’un «marché vert». Un investissement massif aurait pour effet de réduire les prix associés aux technologies propres et ainsi favoriser leur expansion dans le secteur privé. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié dimanche dernier (2 novembre 2014) et mettant à contribution plus de 900 scientifiques suggère des investissements de centaines de milliards de dollars par an d’ici 2030 afin de contrevenir à la situation qui nous menace.

Dans un second temps, l’humanité doit s’adapter à la situation existante en commençant par la modification de sa relation à la nature. La philosophe écoféministe et historienne de la science Caroline Merchant explique adroitement l’évolution de cette relation dans son ouvrage The Death of Nature. D’abord, la définition que l’Homme donne à une chose conditionne ses agissements par rapport à celle-ci. Anciennement, la nature et l’être humain étaient considérés d’un point de vue holistique, deux parties intégrantes et interdépendantes d’un même cosmos. La terre incarnait alors le symbole de la mère nourricière essentielle à la survie. Avec la Révolution industrielle, cette définition entrait en conflit avec l’exploitation de la terre, car on ne défriche ou n’excave généralement pas les entrailles d’une mère. L’homme s’est donc conféré une autorité sur la nature. Un changement de paradigme s’est effectué, le concept de nature dans la conscience collective a évolué de l’organisme vers la machine afin de justifier le progrès par l’industrialisation. Aujourd’hui, la critique entrevoit ce rapport de domination avec beaucoup plus de cynisme et de scepticisme.

Inspirons-nous de ces penseurs
Qu’on envisage les actions à entreprendre avec philosophie comme Schumacher ou pratique comme Parenti, un virage est nécessaire autant dans les mentalités que dans les grandes orientations politiques. Et toutes les échelles de nos sociétés sont concernées : l’individu, les communautés locales et les états. Ainsi, commençons par réinterpréter notre relation à cette terre à laquelle nous devons tout, en tirant profit de ce qu’elle nous fournit avec considération, par la modération de notre consommation individuelle. Est-ce essentiel de s’équiper à la fois d’un ordinateur, d’une tablette et d’un téléphone intelligent? Avons-nous réellement besoin d’une (ou plusieurs!) voiture par ménage? Est-ce possible d’habiter une maison aux dimensions respectables qui tend à diminuer notre consommation énergétique et l’étalement urbain? Et puis, encourageons les mouvements communautaires de façon à inciter l’implication de tous dans des projets locaux et faisons pression sur nos décideurs afin d’orienter nos sociétés vers un respect de notre environnement et des générations futures.

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*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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