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Andromaque 10^(-43), tragédie racinienne modernisée

Remise au goût du jour, sur fond de technologies et de Moyen-Orient d'une tragédie dont les origines remontent à l'Iliade

Ce titre en deux parties est intriguant. D’une part, une tragédie racinienne, une des plus belles de la littérature française, d’autre part une puissance de 10 correspondant au temps de Planck, plus petit intervalle de temps possible, limite temporelle de l’univers.

Pour remettre dans le contexte, voici un (très) bref résumé du pourquoi de cette pièce ainsi que de son propos. Les lecteurs qui se considèrent au-dessus de ces poncifs peuvent se rendre directement à la deuxième partie. Tout d’abord, Pâris prince troyen enlève Hélène, femme du roi de Sparte Ménélas et trouve refuge à Troie. Ménélas convoque toutes les armées de Grèce qui vont déclarer la guerre à la ville, guerre qui dura dix ans et au cours de laquelle Troie tomba. De nombreux héros sont morts notamment le troyen Hector et le grec Achille. Une fois la guerre terminée, les vainqueurs prennent les vaincus encore vivants en esclavage et rentrent chez eux à leur rythme après avoir rasé la ville à tel point qu’aujourd’hui encore on n’est pas sûr d’où elle se situait. Pyrrhus, fils d’Achille, emporte Andromaque, la veuve d’Hector et son fils Astyanax jusqu’en son royaume, l’Epire. Pour des raisons politiques, il se fiance avec Hermione, la fille d’Hélène (la cause de tout ça, oui, c’est complexe) mais il ne l’aime pas, il aime Andromaque. Au final, quand commence la pièce, Oreste, amour d’enfance d’Hermione, l’aime encore, elle aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort. Il n’y avait que deux issues possibles, et comme c’est une tragédie, je suppose que vous devinez laquelle arrive. Pyrrhus épouse Andromaque avant de se faire tuer par Oreste, qui agit sur ordre d’Hermione. Cette dernière, en proie au remords rejette la faute de la mort de son amour sur le pauvre Oreste avant de se jeter par la fenêtre, et Oreste, rendu fou de douleur et de chagrin se poignarde avec le même couteau qui a tué Pyrrhus. Andromaque devient reine d’Epire et encourage son fils à se venger des Grecs. Fin du résumé. Ouf! Euripide, le Grec qui a inspiré Racine, a vraiment mis la dose!

Dans l’adaptation proposée jusqu’au 24 octobre au théâtre Denise Pelletier, la grande majorité du texte a été conservée tel que Racine l’a écrit, vous aurez donc la possibilité d’apprécier des alexandrins délicats aux rimes riches. Une partie du texte cependant a été altérée pour donner un message moderne à l’oeuvre. En effet, l’action se passe dans le bureau de Pyrrhus dans un bunker où des moniteurs montrent les images des caméras de surveillance, ainsi que des chaînes de télévision avec de l’information en continu, et des échanges par texto ou par le moyen d’un réseau social, afin de donner une portée contemporaine aux sentiments des personnages. De plus, certains passages de la pièce sont dits en arabe, avec surtitre bien sûr. Le tout donne une atmosphère dense, presque palpable au drame. La musicalité de l’arabe renforce les alexandrins d’origine, et plonge l’action dans une sorte de conflit moyen-oriental où les haines passées se joignent aux désaccords présents afin de ne laisser qu’une situation chaotique, empreinte d’intrigue et de manipulation. Je suis persuadé que la référence à l’astrophysique présente dans le titre tend à insister sur l’impossibilité absolue de dévier du drame propre à la tragédie. Rien de ce qu’ils auraient pu faire n’aurait changé l’issue, et la chaîne des causes et des conséquences ne se termine qu’à la scène finale.

Amateurs de théâtre classique, de beaux vers, de sang, ou d’amours à sens unique, cette pièce est pour vous, sombre et dignement racinienne.




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