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Icare : le fils délaissé

Réécriture du mythe d’une filiation difficile au Théâtre du Nouveau Monde.

On connait mieux la vie de Dédale que celle de son fis Icare. Après avoir orchestré l’accouplement de Pasiphaé avec le taureau de Poséidon, dont sera issu le fameux Minotaure, il se fait punir par Minos. Le roi les enferme avec Icare dans le labyrinthe que Dédale avait spécialement conçu pour recueillir le monstre hybride. Fort de ses talents d’architecte, Dédale conçoit deux paires d’ailes de cire et de plumes afin de préparer leur évasion. Celle-ci tourne au drame lorsqu’Icare, ivre de liberté, s’envole vers le soleil malgré les mises en garde de son père. La cire fond et son poids l’entraîne dans sa célèbre chute.

Au final, nous ne retenons du mythe d’Icare que le funeste destin d’un fils impétueux, contrastant avec la prestigieuse carrière de son père. La pièce cherche en un sens à combler cette lacune. Le texte d’Oliver Kemeid nous rapproche de nos deux protagonistes en se focalisant sur leurs sentiments. Ils sont réunis dans une forêt où un Dédale qui semble proche de la retraite travaille sur un projet de cabane. Icare lui fait part de ses craintes, lui reproche son manque d’investissement en tant que père et cherche des précisions sur sa mère absente. Le scénariste soulève ainsi des thèmes classiques des relations père-fils. On assiste à un Icare qui s’efforce d’être différent de son père tout en cherchant son approbation. Dédale est malgré lui entraîné dans les méandres de ses souvenirs les plus sombres.

Icare au TNM _photographe Yves Renaud_YRC6692

Une mezzo-soprano fait aussi office de coryphée en entonnant en grec des passages clés du mythe. Crédit photo: Yves Renaud.

La mise en scène de Michel Lemieux et Victor Pilon joue sur des décors simplistes fondus dans projections qui donnent vie et colorent toute la scène. Le pari technique est totalement réussi. Les animations jouent sur plusieurs plans, les effets spéciaux sont à couper le souffle et le spectacle ne s’arrête pas seulement à la scène : les murs du TNM sont aussi inondés de vidéos. Ce choix de mise en scène est justifié par les nombreuses réminiscences de Dédale. Elles donnent lieu à des changements radicaux de décors, où il converse, lors de scènes préenregistrées, avec sa femme rongée par la folie ou avec Talos, son apprenti surdoué. Ces scènes jouent sur des illusions 3D dignes de l’holographie.

Les révélations attisent petit à petit le feu qui consume Icare, lequel poursuit son ascension vers le soleil à la vitesse de la lumière lors d’intermèdes très visuels. Son autodestruction est inéluctable malgré la complicité gênée qui se dégage progressivement des rapports avec Dédale.

Icare volant de ses ailes numériques. Ondes de choc, flammes et voyage dans l'espace; le rendu est très convaincant. Crédit photo: Yves Renaud.

Icare volant de ses ailes numériques. Ondes de choc, flammes et voyage dans l’espace; le rendu est très convaincant. Crédit photo: Yves Renaud.

La scène de la cabane semble hors du temps et du mythe, à laquelle s’ajoutent la mise en scène et des dialogues résolument modernes. Ceci favorise l’identification aux personnages ainsi que l’accessibilité de la pièce, tout en comblant le vide d’un mythe au travers d’un grand spectacle visuel.

Icare est présenté au TNM jusqu’au 8 février.

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