Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Icare : le fils délaissé

Réécriture du mythe d’une filiation difficile au Théâtre du Nouveau Monde.

On connait mieux la vie de Dédale que celle de son fis Icare. Après avoir orchestré l’accouplement de Pasiphaé avec le taureau de Poséidon, dont sera issu le fameux Minotaure, il se fait punir par Minos. Le roi les enferme avec Icare dans le labyrinthe que Dédale avait spécialement conçu pour recueillir le monstre hybride. Fort de ses talents d’architecte, Dédale conçoit deux paires d’ailes de cire et de plumes afin de préparer leur évasion. Celle-ci tourne au drame lorsqu’Icare, ivre de liberté, s’envole vers le soleil malgré les mises en garde de son père. La cire fond et son poids l’entraîne dans sa célèbre chute.

Au final, nous ne retenons du mythe d’Icare que le funeste destin d’un fils impétueux, contrastant avec la prestigieuse carrière de son père. La pièce cherche en un sens à combler cette lacune. Le texte d’Oliver Kemeid nous rapproche de nos deux protagonistes en se focalisant sur leurs sentiments. Ils sont réunis dans une forêt où un Dédale qui semble proche de la retraite travaille sur un projet de cabane. Icare lui fait part de ses craintes, lui reproche son manque d’investissement en tant que père et cherche des précisions sur sa mère absente. Le scénariste soulève ainsi des thèmes classiques des relations père-fils. On assiste à un Icare qui s’efforce d’être différent de son père tout en cherchant son approbation. Dédale est malgré lui entraîné dans les méandres de ses souvenirs les plus sombres.

Icare au TNM _photographe Yves Renaud_YRC6692

Une mezzo-soprano fait aussi office de coryphée en entonnant en grec des passages clés du mythe. Crédit photo: Yves Renaud.

La mise en scène de Michel Lemieux et Victor Pilon joue sur des décors simplistes fondus dans projections qui donnent vie et colorent toute la scène. Le pari technique est totalement réussi. Les animations jouent sur plusieurs plans, les effets spéciaux sont à couper le souffle et le spectacle ne s’arrête pas seulement à la scène : les murs du TNM sont aussi inondés de vidéos. Ce choix de mise en scène est justifié par les nombreuses réminiscences de Dédale. Elles donnent lieu à des changements radicaux de décors, où il converse, lors de scènes préenregistrées, avec sa femme rongée par la folie ou avec Talos, son apprenti surdoué. Ces scènes jouent sur des illusions 3D dignes de l’holographie.

Les révélations attisent petit à petit le feu qui consume Icare, lequel poursuit son ascension vers le soleil à la vitesse de la lumière lors d’intermèdes très visuels. Son autodestruction est inéluctable malgré la complicité gênée qui se dégage progressivement des rapports avec Dédale.

Icare volant de ses ailes numériques. Ondes de choc, flammes et voyage dans l'espace; le rendu est très convaincant. Crédit photo: Yves Renaud.

Icare volant de ses ailes numériques. Ondes de choc, flammes et voyage dans l’espace; le rendu est très convaincant. Crédit photo: Yves Renaud.

La scène de la cabane semble hors du temps et du mythe, à laquelle s’ajoutent la mise en scène et des dialogues résolument modernes. Ceci favorise l’identification aux personnages ainsi que l’accessibilité de la pièce, tout en comblant le vide d’un mythe au travers d’un grand spectacle visuel.

Icare est présenté au TNM jusqu’au 8 février.

Articles similaires

La Peste d’Albert Camus

31 octobre 2008

Nous savons tous qu’au Moyen Âge une terrible épidémie, la peste noire, a ravagé les pays européens. C’est ce mystérieux mal, que les hommes croyaient à jamais disparu, qui ressurgit vers 1940 dans la ville d’Oran. D’abord par les rats morts s’accumulant chaque jour sur les paliers, puis par des fièvres subites emportant inexplicablement voisins et amis, la peste pétrifie d’effroi la ville. Les médecins, comme le personnage principal, le docteur Rieux, se voient...

Bricolage pour femme et ours polaire

20 mars 2008

J’attends encore l’ours… Mais quelle belle surprise d’avoir trouvé la femme et le bricolage ! Bricolage pour femme et ours polaire n’est pas une pièce de théâtre... Enfin oui, mais surtout pas comme on connait. « Participatif » est l’adjectif qu’on retrouve parfois à côté du mot théâtre pour décrire ce que je qualifierais d’expérience. La compagnie Système Kangourou décrit ses performances de « théâtre performatif ». Tout est à contre-courant et en même...

Texas : un petit Thriller Texan de François Létourneau

29 novembre 2007

Par Bernadette Charlier Texas, une nuit sans lune, une jeune femme transpercée de part en part crie dans la nuit. Elle s’avance et raconte. Réalité ou fiction ? Le spectateur passe sans cesse de l’une à l’autre. La fiction, c’est « Massacre à la tronçonneuse » réalisé en 1974, et la réalité, la roulotte que se partagent Terri et Gunnar, les comédiens vedettes du film. Dans leurs costumes de tournage maculés de sang et...




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

Dans la même catégorie

Beckett : comédie, berceuse, catastrophe

20 mars 2008

Décrire cette pièce de théâtre (qui en réunit trois), c’est presque définir le théâtre de l’absurde. Un lieu imprécis, une époque incertaine, mais surtout un langage qui exprime le vide, l’incohérence et représente ainsi la vie dans ce qu’elle a de ridicule. On y met en scène la condition humaine dans un climat sombre, l’immobilisme des comédiens place la parole en avant-plan, mais elle reste pourtant dénudée, elle nous semble incisive et amère. Les...

Musique & mathématiques au CCA

22 juin 2010

La nouvelle exposition présente un architecte également compositeur avant-gardiste, qui a été très influent dans le monde musical de la fin du XXe siècle : Iannis Xenakis. Inaugurée en janvier au Drawing Center de New York, cette exposition fait escale à Montréal avant de partir au Museum of Contemporary Art de Los Angeles. Elle ne compare pas les différentes œuvres de l’artiste, mais cherche plutôt à présenter sa manière de penser, ses influences et...

Declaración en idioma flamenco

17 février 2006

Si le flamenco est un art dont la maîtrise est propre aux gitans, alors Myriam Allard devait être des leurs dans une vie antérieure. Cette Québécoise qui a débuté par la danse jazz à Québec et qui a décidé à l’âge de 19 ans de partir en Espagne, plus exactement à Séville, berceau du fl amenco traditionnel, est réellement étonnante. Lors de la représentation du samedi 11 février au Lion d’Or, David el Gamba,...