Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Les Femmes Savantes de Molière au TNM

Par Évelyne Gagnon

C’est dans la réplique du château de Grignan, en Provence, où la pièce à été présentée avec un immense succès tout l’été, que les interprètes des personnages de Molière se transposent dans notre belle province pour nous faire revivre le génie de Molière. C’est ce château qui a inspiré le metteur en scène Denis Marleau, connu pour ses innovations et son originalité. Par exemple l’invention d’un système de marionnettes ou de masques électroniques, en collaboration avec la vidéaste Stéphanie Jasmin. Cependant, cette fois-ci il y est allé avec sobriété, mais cela n’empêchera pas quiconque ayant vu la pièce de louer son talent. Le château de Grignan était la demeure de Madame de Sévigné et de sa fille, contemporaines de Molière, femmes de lettres, ayant vu et apprécié la pièce des femmes savantes, ce qui rend ce lieu si pertinent à l’interprétation de cette pièce.

Sous la direction de Denis Marleau les Femmes Savantes sont transposées cette fois-ci dans les années cinquante. Selon Christiane Pasquier (interprète de la dominante Philaminte), qui a elle-même fait la mise en scène de cette pièce de Molière en 1998, le metteur en scène a choisi cette époque puisque « ça nous rapproche de l’histoire qui nous est racontée et nous renvoie à une autre époque bouillonnante : celle de l’après-guerre, de la contraception féminine, de l’éclatement du carcan de la femme au foyer, sans droits. » Cette pièce écrite au temps des tous premiers pas des féministes, resituée dans les années cinquante lors des événements les plus marquants de l’histoire de ce mouvement, présentée à notre époque dans laquelle les grands combats ont été gagnés, voilà ce qui rend le choix de mise en scène de Denis Marleau si pertinent.

Image article Les Femmes Savantes de Molière au TNM 1505

La pièce débute par l’installation d’une famille bourgeoise, robes Dior et maillots de bain pigeonnant, dans leur maison de vacances. Le décor sobre représente donc la cour du château de Grignan avec un bassin au milieu, autour duquel les personnages entremêleront leurs tirades. Molière aborde ici le conflit corps/esprit et l’émancipation des femmes. Bien qu’il semble tourner au ridicule ces femmes cherchant à s’affranchir du joug des hommes, puisqu’elles s’égarent et s’éprennent de ce pédant Trissotin, faux savant et beau parleur (interprété par Carl Béchard qui est, ma foi, hilarant) elle met plutôt en relief leur difficulté à trouver leur chemin. Il est facile de se perdre lorsque l’on taille sa propre voie dans la forêt sans fin de l’humanité. En coupant tous les ponts avec les désirs charnels qui les attachent aux hommes, les femmes savantes veulent s’élever au-dessus de leurs compères. Cependant, cette coupure extrême est tournée au ridicule dans la pièce. Mais même si ces comportements radicaux vont faire souffrir la pauvre Henriette (Muriel Legrand, la sœur cadette) dont la mère s’oppose à son mariage avec le charnel Clitandre (François-Xavier Dufour), il faut poser des gestes radicaux pour se faire entendre. Cependant la fin de la pièce vient renouer les deux camps avec le mariage des deux jeunes amoureux.

Le jeu des acteurs est véritablement délectable et bien qu’aucune ligne n’ait été modifiée du texte original, les alexandrins coulent et l’intonation subtile rend le texte léger et agréable. Chaque personnage est vraiment bien interprété. Comme les mimiques de Trissotin qui sont juste incroyablement drôles, incarnation parfaite du pédant moliéresque. Et que dire du ton tranchant et de la froideur de Philaminte (Christiane Pasquier). Elle donnerait des cauchemars aux petits enfants. Comme il est savoureux de la voir plier à la fin de la pièce, avec une dignité et contenance! On apprécie aussi le jeu de Sylvie Léonard dans le rôle de la tante Bélise, vieille fille convaincue d’être si séduisante que tous les hommes sont fous amoureux d’elle (sans qu’aucun n’ait jamais osé rien avouer bien sûr). Il y a aussi Noémie Godin-Vigneau, Henri Chassé, Denis Lavallou et Estelle Carleton, tous incarnant les personnalités complexes des personnages de Molière et si bien dirigés par Denis Marleau.

Bref, la pièce est très bien exploitée par le metteur en scène Denis Marleau, et les acteurs l’interprètent très bien, l’ayant joué tout l’été en France. Si la découverte de Molière vous titille, cette pièce est parfaite pour faire connaissance avec cet auteur emblématique de notre langue, qui transcende si bien les archétypes sociaux et qui fait surgir par le fait même l’humanité des personnages.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.