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Une position non-idéologique sur le débat autour des frais de scolarité

La proposition d’augmenter les frais de scolarité date de bien avant la proposition récente du Parti Libéral du Québec. C’est un assez vieux débat qui a été pris d’un bord comme de l’autre par des idéologies abstraites. Je crois qu’il vaut la peine de regarder la réalité pour prendre des décisions rationnelles, au lieu de se fier à l’idée qui nous a été dictée la meilleure en premier et de tenter de prendre les faits qui ne font qu’appuyer cette idée. Hélas, la deuxième façon de procéder que j’ai décrite est celle qu’on voit dans les médias et qui est employée des deux côtés : ceux qui sont pour et ceux qui sont contre la hausse des frais de scolarité.

Je propose plutôt de regarder la réalité telle qu’elle est aujourd’hui, d’analyser les propositions du Parti Libéral du Québec et de voir quels seront les impacts de celles-ci en me basant sur les faits que nous connaissons déjà sur la situation actuelle. Ensuite, je tenterai d’avancer une solution que je considère plus juste et plus rationnelle pour en finir avec ce dialogue de sourds.

Ceci est la situation actuelle. L’étudiant doit aujourd’hui débourser 2890$ par année en frais de scolarité pour obtenir un baccalauréat, lorsqu’on tient compte de tous les frais obligatoires. Dans la plupart des cas, l’étudiant ne peut subvenir à ses besoins pendant qu’il étudie: il aura bien d’autres dépenses que les frais de scolarité, comme le loyer, l’épicerie, etc. Ainsi, pour un grand nombre d’étudiants, même en vivant de façon frugale, les dépenses annuelles sont plus grandes que les revenus. Il y a un nombre limité de façons de palier à ce déficit : augmenter ses revenus, diminuer ses dépenses, avoir accumulé de l’argent par le passé personnellement ou s’endetter.

Certains étudiants se font aider par leurs parents. D’autres travaillent à temps partiel pendant leurs études. La plupart des étudiants, par contre, s’endetteront, étant donné qu’il est pratiquement impossible de subvenir au complet à ses besoins pendant les études. Certaines personnes se contentent de manger des macaronis avec du fromage cottage et du bacon à tous les jours, mais il faut être prêt à vivre de manière particulièrement austère pour faire cela. Dans tous les cas, tout autre moyen que s’endetter nuit à la santé à court terme des étudiants, et de toute évidence à la performance scolaire de ces étudiants. Faire travailler les étudiants à temps partiel afin qu’ils respectent leur budget, surtout hors de leur champ d’études, ne peut que nuire à leur développement intellectuel, qui devrait être la priorité de ceux-ci.

Le système de prêts et bourses du gouvernement provincial est le système qui parvient vraiment à pallier aux finances de la plupart des étudiants. Sans entrer de manière exhaustive sur le fonctionnement du système, disons simplement que le système prend en compte ce qu’il considère comme les contributions «normales» que l’étudiant peut amener et ses besoins annuels. Dans les contributions «normales», on compte le revenu des parents, du conjoint ou de toute autre personne pouvant aider à subvenir aux besoins de l’étudiant et ce, même si ces personnes ne contribuent pas réellement à boucler le budget de l’étudiant. Essentiellement, le montant des bourses que l’étudiant reçoit est égal à la différence entre les besoins et les contributions calculées par le gouvernement. Pour la plupart des étudiants, le montant des prêts et bourses est insuffisant : l’étudiant doit travailler à temps partiel pendant ses études, le plus souvent à l’extérieur de l’école, ou même du programme dans lequel il étudie. Ce ne sont pas tous les programmes qui offrent des stages payés pendant les études comme en génie ou en médecine.

L’étudiant se fait verser l’argent du système de prêts et bourses directement dans son compte de banque une fois que la demande a été acceptée. Celui-ci n’a pas à payer les intérêts pendant ses études. Le gouvernement fait affaire aux banques privées afin de recevoir les fonds nécessaires à l’obtention du prêt : le contribuable se trouve donc à payer indirectement des intérêts afin de financer les étudiants. Aussi, si l’étudiant ne peut plus payer la banque à la fin de ses études et déclare faillite, c’est encore le gouvernement, donc le contribuable qui paie la note.

Nous pouvons voir beaucoup de problèmes dans le système actuel. Les besoins des universités, disent les administrateurs de celles-ci, sont trop grands par rapport aux moyens qu’on leur donne. Nous voyons aussi fréquemment des étudiants prendre leurs études un peu trop à la légère. D’autres s’inscrivent au programme de prêts et bourses et dépensent leur argent de façon abusive. Une autre attitude de plus en plus répandue, chez les étudiants de notre génération, selon plusieurs professeurs que j’ai rencontré au CÉGEP et à l’université, est de se considérer comme les clients du système : «J’ai payé pour mes cours, je veux avoir des bons résultats sur mon bulletin.» Évidemment, les étudiants qui pensent comme ça ne semblent vraiment pas comprendre quel est le but de leur éducation. Selon moi, c’est le genre de dérive qui peut arriver lorsque les étudiants doivent faire beaucoup de sacrifices au niveau financier pour être aux études. J’y reviendrai plus tard.
Regardons maintenant la proposition du gouvernement provincial, qui est d’augmenter les frais de scolarité de 325 $ par année pendant 5 ans. En 2016, il coûtera à un étudiant 4700 $ par année pour rentrer à l’université, lorsqu’on tient compte de tous les frais d’institution. Le gouvernement provincial affirme que les universités sont sous-financées et que parce que le gouvernement provincial est suffisamment endetté comme ça, l’étudiant se doit donc de fournir une plus grande part de l’argent servant au fonctionnement des universités, considérant que pendant le reste de sa vie, les personnes ayant entrepris des études universitaires gagneront un plus grand salaire que les autres. Il est important selon le gouvernement de donner plus de financement au système d’éducation afin de donner une éducation de meilleure qualité. C’est son principal argument.
Cette idée ne fait pas l’unanimité à l’Assemblée Nationale, mais puisque le gouvernement libéral de Jean Charest est majoritaire, cela revient à dire que celui-ci votera pour la hausse des frais de scolarité à l’université. La mesure que propose le gouvernement provincial amplifiera la plupart des problèmes mentionnés plus haut. Les étudiants devront probablement travailler plus pendant leurs études afin de boucler leur budget, avec tous les problèmes que ça entraîne. Surtout, c’est l’endettement étudiant qui augmentera. Il est aussi probable que le taux de faillite augmente chez les étudiants. C’est notamment comme ça que ça se passe aux États-Unis, où les frais de scolarité sont beaucoup plus élevés que les nôtres. Il est donc plus que probable que la situation se produise ici aussi, déjà que l’endettement des particuliers bat des records à chaque année. Comme on le sait, dans ces situations, c’est le gouvernement, donc le contribuable, qui épongera la dette de l’étudiant en faillite.

D’une part, ayant connu des gens venant de milieux défavorisés, je sais qu’ils sont allergiques à l’idée de prendre des risques au niveau financier, qu’ils soient motivés à étudier ou non. Dans ces milieux, l’éducation n’est pas considérée comme un investissement, elle est considérée comme un luxe que seuls les riches peuvent se permettre. Il est donc certain que l’accès à l’éducation pour les jeunes venant de milieux défavorisés sera restreint. Il est donc probable que le nombre d’étudiants à l’université chute. D’autre part, il y a des étudiants qui ont des dépenses farfelues, comme de posséder une voiture neuve et de faire des voyages dans le Sud. Il ne me paraît pas clair que les gens vont arrêter d’abuser du système lorsque les frais augmenteront, puisque le gouvernement provincial a promis d’augmenter les moyens du système de prêts et bourses.

Il est donc clair que la hausse des frais de scolarité non seulement ne renflouera pas les coffres du gouvernement, mais qu’elle amplifiera plutôt les problèmes qui existaient avant. Si le gouvernement paie les intérêts des étudiants pendant qu’ils sont aux études, l’étudiant a toutes les raisons de retarder son entrée sur le marché du travail en niaisant le plus possible. L’attitude de «je paie donc je veux des bons résultats» qui nuit au bon fonctionnement des universités ne causera que plus de problèmes, puisque l’étudiant devra faire encore plus de sacrifices qu’avant pour étudier. Autrement dit, l’éducation ne sera pas plus prise au sérieux par les étudiants si les frais augmentent.
Supposons qu’il manque effectivement d’argent pour subvenir aux besoins des étudiants. C’est une hypothèse qui est plus qu’énorme considérant les nombreux scandales qui hantent le gouvernement provincial depuis quelques temps. Je pose cette hypothèse seulement pour ne pas m’écarter du sujet, les différents scandales étant déjà amplement discutés dans l’actualité, et la faillite de notre système économique étant généralement évidente aux yeux de tous.
Le gouvernement propose indirectement un contingentement des étudiants par le budget de ceux-ci afin d’augmenter la valeur de l’éducation. Puisque l’application de cette idée causera beaucoup de problèmes, et que le contingentement semble nécessaire, il serait plus efficace de procéder à un contingentement soit par les résultats scolaires, soit par une entrevue de sélection à l’admission afin de déterminer les candidats les plus sérieux, soit par une combinaison des deux.

Il faut comprendre qu’essentiellement, un étudiant qui entreprend des études supérieures est responsable de son éducation. Néanmoins, les faits expliqués plus haut montrent qu’un étudiant ne peut pas à la fois s’occuper de son budget et de son éducation, que ce soit physiquement ou au niveau de l’attitude de l’étudiant envers ses études. Entreprendre des études supérieures nécessite de se consacrer pratiquement uniquement à ses études pendant plusieurs années. Contingenter les entrées à l’université par les notes reviendrait à augmenter la qualité de l’éducation reçue, parce qu’elle forcerait les étudiants à étudier fort. Soyons sérieux, les étudiants de l’École Polytechnique sont réputés comme étant dans les étudiants qui étudient le plus : il est toutefois très facile de n’étudier que la veille de tous les examens et de passer tous ses cours. Est-il juste que les gens qui ne prennent pas leur éducation au sérieux fassent dépenser l’argent du gouvernement afin de payer les infrastructures et les professeurs nécessaires à leur éducation ? La réponse est non. Il me semble donc juste de couper les dépenses en renvoyant chez eux les étudiants qui n’étudient pas assez.

Évaluer les élèves plus sévèrement permettra réellement d’augmenter la qualité de l’éducation reçue, en forçant les étudiants à prendre leurs études au sérieux. Une entrevue de sélection permettra de retirer les étudiants qui ont un comportement problématique. Ce sont des mesures qui augmenteront effectivement la qualité de l’éducation reçue, parce que ce sont les efforts des étudiants qui créent des véritables résultats. Si on retire les étudiants qui ne veulent pas performer, nous n’aurons plus besoin de procéder à des agrandissements coûteux des infrastructures des établissements d’éducation supérieure et d’embaucher toujours plus de professeurs et de chargés pour répondre aux besoins.

Il reste que les étudiants venant de milieux défavorisés doivent en général travailler afin de subvenir à leurs besoins pendant leurs études. C’est pourquoi je propose la gratuité scolaire, afin de permettre à tous les étudiants de développer leurs facultés intellectuelles sans restriction de budget. C’est une décision rationnelle, basée sur des faits concrets, contrairement à la hausse des frais de scolarité, qui est essentiellement une décision idéologique abstraite, déconnectée de la réalité. Le système de financement des prêts et bourses est plus mauvais que simplement imparfait. Il est absurde d’empêcher un étudiant de contribuer au monde en raison du milieu d’où il vient. Il est rationnel d’exiger la pleine attention de celui-ci à ses études : c’est pourquoi la gratuité scolaire est nécessaire. Le débat sur la hausse des frais de scolarité, comme pour n’importe quel débat, n’est pas une question éthique, mais une question pratique.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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