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L’évacuation d’urgence lors de conflits armés

Dans les dernières semaines et mois, une vague d’évènements marquants a déferlé sur le monde. Les révolutions du monde arabe ont ébranlé les systèmes politiques en Libye et en Tunisie. Le Japon a été ravagé par un tsunami qui a ensuite causé de graves problèmes de santé publique liés à l’accident nucléaire de Fukushima.


Pour les Canadiens qui habitent les zones de soudaine instabilité qui apparaissent lors d’énènements comme ceux précédemment mentionnés, le dénouement de ces évènements est incertain et leur avenir aussi. C’est à ce stade que la meilleure solution pour ceux qui sont pris dans ce genre de situation est de quitter le pays.
Souvent, le gouvernement canadien fournit un transport pour ces citoyens en péril à l’étranger. Par exemple, il y a quelques semaines, dans le cas de la Libye, des centaines de travailleurs canadiens ont été évacués du pays pour retrouver la stabilité de leur mère patrie.

Pour tenter de comprendre les enjeux humains lors de ces évènements historiques, le Polyscope a rencontré en entrevue Nour Ghoul, une étudiante en génie chimique à l’École Polytechnique de Montréal. Nour habitait au Liban en 2006 lorsque la guerre israélo-libanaise a éclaté au mois de juillet. Sa famille a décidé d’immigrer au Canada et s’y est rendu par l’entremise d’un bateau d’évacuation fourni par le gouvernement canadien. Elle a suivi un trajet de 23 heures sur un bateau de pêche pour se rendre en Turquie et a ensuite pris l’avion vers le Canada.


Bonjour Nour et merci d’accorder cette entrevue au Polyscope. Lorsque la guerre israelo-libanaise a éclaté pendant l’été de 2006, tu étais au Liban. Pourrais tu nous expliquer ta connection avec le pays ?

J’habitais au Liban depuis mon enfance. La guerre avait commencé pendant l’été au mois de juillet et à ce moment, c’était justement ma fête.
On était en vacances à la plage et à un moment donné, des avions ont commencé à passer au-dessus de nos têtes. Je me demandais qu’est-ce qui se passait.

Éventuellement, on m’a dit qu’il y avait des confl its entre Israël et le Liban. J’espérais que le confl it ne serait pas si pire que ça, parce que c’était bientôt ma fête. Quelques jours plus tard, la guerre s’est déclenchée.
C’était horrible.

Quel genre de contact as-tu eu avec la guerre? As-tu entendu des bruits au loin, vu de la violence, etc. ?

Je n’ai pas été confrontée face à face avec la violence. Par contre, vu que les médias sont tellement développés de nos jours, tout passe à la télé. J’ai vu des morts à la télé, des ponts se faire bombarder par des avions et la destruction qui se déroulait autour de moi. Aussi, de temps en temps, j’entendais les bombardements et les avions et hélicoptères passer audessus de moi. On les entendait quand même assez souvent. La violence ne se déroulait pas vraiment dans notre région; on était éloigné des zones de guerre les plus dangereuses.

Lors des bombardements aériens, les trois pistes d’atterissage de l’aéroport international de Beirut ont été détruites. Le seul moyen de quitter le pays était donc de naviguer la mer. Lorsqu’il était temps pour ta famille de quitter le pays, comment avez-vous su la façon dont se déroulerait votre expatriation? Est-ce que le gouvernement canadien vous a donné des directives spécifiques à suivre ?

Avant le conflit en question, ma famille avait déjà décidé de quitter le Liban à cause de la mauvaise situation au pays. Quand la guerre est arrivée, on était certains de quitter. À la télé, on voyait que les Américains et les Français avaient envoyé des bateaux pour rapatrier leurs citoyens. On supposait que le Canada allait aussi envoyer des bateaux. On s’est alors présentés au port de Beirut et on s’est informés sur la façon de quitter le pays. On nous a dit qu’on devrait être au port tôt le matin afin d’attendre les bateaux canadiens. Les autorités ne savaient pas vraiment quel genre de bateaux seraient envoyés, quelle serait leur capacité et à quelle heure ils quitteraient Beirut. Finalement, on s’est présentés au port à 4 heures du matin et on a attendu là-bas.
On avait très peu de bagages. On a attendu l’arrivée des bateaux pendant plusieurs heures sous un soleil très intense.

Quel genre de bateau vous a sorti du Liban ?

Lors de l’attente, on entendait des rumeurs que le bateau qui allait nous ramasser serait un bateau 5 étoiles. Finalement, lorsque le bateau est arrivé, les rumeurs se sont avérées plutôt fausses. Notre navire était un bateau de pêche qui était habitué à recevoir du poisson et non des humains. Le bateau pouvait seulement contenir environ 50 personnes.
Les marins qui dirigeaient les bateaux étaient des Turcs et on avait de la difficulté à communiquer avec eux à cause de la barrière linguistique.

Est-ce qu’il y avait une présence officielle canadienne à bord du bateau ?

Ça, je ne le sais pas. Par contre, je sais qu’il y avait des caméramans de Radio-Canada à bord du bateau.
À un moment du trajet, ma mère m’a
perdu de vue. Ma mère avait peur pour moi, mais j’étais tranquille dans un coin du bateau et je dormais.

Il y avait vraiment peu de places sur le bateau, alors une fois que tu trouves une place, tu la gardes. J’avais justement trouvé un place confortable où m’asseoir. Ma mère et quelques amis ont commencé à hurler : « Où est Nour ? » Apparament, avant que j’arrive au Canada, des gens d’ici ont vu ma mère à la télé en train de crier et de me chercher. Radio-Canada était à bord du bateau. Ma mère avait peur pour moi, car le parapet qui entourait le bateau était très haut et c’était possible pour les enfants de tomber entre les barreaux et de tomber dans la mer.

Quelles étaient les différentes étapes de ton expatriation ?

Lorsqu’on attendait le bateau le matin, il y avait énormément de personnes au port. Tout le monde voulait quitter. C’était fou comme tout le monde voulait quitter. Je les comprends, parce qu’il y avait la guerre et la situation était horrible.

Aussi, il semblait qu’il y avait des personnes qui n’avaient jamais été au Canada et qui ont quand même décidé d’essayer d’y aller. Je ne sais pas d’où ils tenaient leur citoyenneté canadienne. Aussi, vu qu’il y avait tellement de monde, il y avait des problèmes de papiers. Certaines personnes se sont vues refuser l’accès au navire parce qu’elles ne possédaient pas de passeports ou d’autres documents nécessaires.

Combien de temps a duré le trajet en bateau ?

Au total, le trajet a pris 23 heures.
On a dû faire un grand détour pour contourner les navires israéliens afin de se rendre en Turquie. D’habitude, le trajet pour se rendre en Turquie ne prend que quelques heures et non 23 ! Le bateau qui nous a transporté n’était pas exactement très « classe ». Disons que ce n’était pas le genre de bateau sur lequel tu irais en croisière. C’était un bateau de pêche avec trois ou quatre hommes qui formaient l’équipe qui dirigeait le bateau. Il y avait du monde partout. Il y avait du monde par terre, dehors…
Il y avait vraiment très peu de place à l’intérieur du navire et il était sale. À la fin du trajet, le bateau était encore plus sale, parce que des personnes ont eu le mal de mer et ont commencé à vomir. Aussi, les toilettes du navire consistaient en des trous dans le sol.

Que penses-tu de l’effort que le gouvernement canadien a mis pour évacuer ses citoyens du Liban ? Est-ce que l’inconfort que tu décris est pardonnable vu la situation du Liban à l’époque ?

Que ce soit n’importe quel bateau, les gens voulaient seulement évacuer.
Je les comprends, parce que les images qui passaient à la télé étaient vraiment horribles. C’est vraiment pas agréable de voir des gens déchiquetés et brûlés, surtout quand tu es jeune. Ma petite soeur pleurait et voulait absolument quitter.
Je trouve que ce que le gouvernement canadien nous a offert était vraiment un bon geste. On aurait pris n’importe quel bateau. Ça n’aurait pas été agréable de passer le reste de l’été au Liban. Beaucoup de personnes avaient migrées des zones les plus touchées par la guerre vers où j’habitais et cela causait encore plus de tensions et de peur.

Lors de ton arrivée au Canada, quel était ton accueil par le gouvernement canadien ?

Honnêtement, je ne m’en rappelle pas. J’étais tellement morte.

Morte? Ah! Je vois! Morte mais en vie!

Oui! Oui! [rires]

Je ne me rappelle plus de l’arrivée au Canada, mais lorsqu’on est arrivés en Turquie, on nous a accueillis dans un gymnase. Il y avait des lits et de la nourriture et on pouvait prendre notre douche. Le tout était offert par le gouvernement canadien. On a mangé et on y est resté un jour.

Après, on a pris l’avion et on a fait une escale. Je ne me rappelle plus où on s’est arrêtés. Je sais qu’on a marché dehors, mais j’étais trop fatiguée pour être au courant de mes environs. Je me rappelle qu’à
ce moment, les femmes enceintes avaient la priorité sur les transports.
Je comprenais cette décision, mais je ne voulais pas non plus qu’on m’oublie! Je crois qu’une fois arrivés au Canada, les Canadiens d’origine libanaise n’étaient pas préoccupés par l’accueil officiel. Ils étaient juste contents d’avoir survécu au trajet et d’êtres sains et saufs.

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