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Nebbia

Avez-vous déjà joué du xylophone africain sous une pluie de bouchons de liège, réfléchi à la vie et à la mort en dansant au milieu de quartiers de viande, pensé aux chansons de votre grand-mère en glissant mélancoliquement votre archet sur une scie ?

Non ? Moi non plus. Mais pourquoi justement ne pas vouloir intégrer ces divagations burlesques dans nos quotidiens ? Laissons tout d’abord qu’on nous raconte cette histoire d’un monde où toute fantaisie humaine devient réalité.

La brume se dissipe ; c’est la fin du spectacle. Pourtant, notre esprit demeure nébuleux et les images vaporeuses de Nebbia s’accrochent dans les recoins de notre imagination. Je ne veux pas partir ! J’aimerais rester dans cet univers touchant et fantastique où nous plonge avec en-thousiasme la troupe du Cirque Éloize.

Cirque, oui. Mais plutôt « nouveau cirque » ou « cirque réinventé ». Comme dans un songe, nous pénétrons un univers aux contours flous où seule une lampe chancelante semble devoir nous guider. Deux marins ayant comme mer la mémoire et l’imagination nous ouvrent les portes de leur univers ; la beauté se cristallise en des sortes d’instantanés photographiques : une dame mystérieuse à la robe bleu-nuit s’arrête dans sa course pour nous observer, les Trois Grâces ondoient du haut de leur balançoire, un acrobate disparaît dans le ciel après un saut trop fougueux.

Ici, point n’est besoin d’aller plus haut et plus loin encore. Les artistes évoluent devant nous avec une grande spontanéité, à nous faire oublier que nous sommes devant des personnages créés pour le spectacle. L’attention de la précision n’est pas poussée jusqu’à régler chaque pas ou chaque regard, mais plutôt dans une richesse de petits détails qui forment le merveilleux du monde de Nebbia. Des comètes ailées traversent la scène, des mains danseuses surgissent de l’ombre, un petit miroir produira une infinité de rayons qui glisseront sur nos yeux ébahis.

Nebbia, c’est s’accorder du temps magique capable de libérer notre imaginaire. Ce que nos yeux d’enfants pouvaient rendre réel devient palpable pour nos yeux d’adultes. Prenez quelques instants pour marcher dans le jardin vibrant des songes, pour vaguer dans une forêt frémissante. Laissez-vous surprendre par ces boules ailées qui vous transportent dans une vision d’enfance.

Ces instants empreints d’une magie sans pareille sont toutefois accompagnés de prouesses physiques, musicales et théâtrales bien concrètes. Le cirque garde son essence : par une maîtrise parfaite du corps et de la technique, accomplir des numéros qui abasourdissent (vous pensiez que vos 47 secondes de hula hoop étaient quelque chose…). Nebbia est aussi un spectacle qui finalement ne s’éloigne pas tant de la vie réelle. On y trouve la beauté, la poésie, l’imaginaire, le délicat, mais aussi le violent, le difforme, le disparate. L’homme qui a de la brume dans les yeux, et dont le corps est infirme, possède un rôle central pour les spectateurs. Il me fait penser à cette société espagnole où tout individu a sa place à la mesure de ces capacités, et où ce que l’on occulterait au Québec s’intègre ici à la diversité de la vie. Le cirque c’est aussi de nous montrer l’étrange et l’insécurisant. Nebbia s’inscrit dans cette tradition du spectacle, simplement ici l’homme monstrueux devient un contorsionniste zen, le canon à homme se transforme en canon à ronds de fumée. En somme, il n’y a nullement besoin de fictions comme Avatar pour pénétrer dans un univers hors du temps et du monde réel mais qui y est à la fois si ancré.

Lors de la représentation, on a l’impression de retrouver une famille dans l’intimité d’un monde chaleureux. Cela trouve sa source dans l’unité profonde de la troupe, dont chaque artiste mériterait un portrait écrit. Il est fascinant de voir bien-sûr le travail de répétition antérieur au spectacle, mais plus encore le moment où se retrouve l’esprit de groupe et de troupe (artistes mais aussi toute personne qui contribue à la réussite du spectacle) par des rituels de jeu et de concentration. Une grande harmonie s’en dégage et donne cette force intimiste à la troupe du Cirque Éloize.

Il a fallu que je vienne vivre une année loin de chez moi, en Espagne, pour comprendre mon identité profondément québécoise. De découvrir le dynamisme et la sensibilité que cette troupe québécoise veut nous communiquer ici à Valladolid est pour moi encore plus émouvant. J’éprouve une certaine fierté pour cette compagnie du Québec, qui a su intégrer des talents de toutes nationalités et qui a su s’unir à un créateur d’émotions dont la poésie nous enveloppe du début à la fin. Une fierté de même pour les cégeps, écoles, université, cercles du Québec d’où sortent des gens passionnés qui savent s’enrichir de multiples talents et des sensibilités artistiques mondiales. Une grande fierté aussi que cette nouvelle culture soit d’une part matérialisée et créée, et d’autre part exportée et valorisée. Les mots deviennent insuffisants pour exprimer la profonde fascination et admiration pour le travail de grande qualité qui a été effectué. Simplement merci pour ces instants de magie, pour cette chaleur enjouée, pour cet univers sensible où l’on aimerait s’échapper.

Mots-clés : Cirque (54)

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