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Théâtre GO : Rouge Gueule

Irrévérencieux : qui manque de respect. Insolence, effronterie, provocation, hardiesse excessive. (Larousse)

Un décor épuré. Une colonne. Deux portes. Des jurons. Énormément de jurons, même. Une intensité rare. Des dialogues crus ou implicites, désespérés et fous. Peut-être pas si fous que ça, au fond. Insolite, tabou, irritant, c’est sur le terrain de la démence relationnelle qu’a choisi de s’aventurer l’auteur de la pièce, Étienne Lepage. Un délire qui provoque d’abord un rire distant, jaune : le rire de la supériorité face au ridicule, du soulagement face à l’horreur.

Mais, qu’importe, on se sent happé peu à peu dans cet univers sordide plus réel qu’il n’y parait. Se succèdent des tableaux : jeunes envies, sermons épris, vieux débris. L’originalité, difficile à extraire du cliché social, est pourtant bien présente : depuis la mise en scène minimaliste jusqu’aux longues tirades à plein poumon. Les personnages nous ouvrent leur gorge et leur cœur, et s’évident peu à peu, parfois jusqu’au point de non-retour. Ces derniers nous offrent alors le ballet incertain d’un ballon de baudruche, secoués çà et là par les orages provoqués par leur dur climat social, qui échouent, creux et amorphes, bien loin de leurs aspirations.
Rencontre intergénérationnelle illégitime, nymphomane, rejet passionné, trio amoureux, hymne à l’amour physique, critique acerbe de la laideur, imprégnés çà et là d’un apprentissage de tir à l’arc sexuel, d’une attaque au club de golf par un médecin frustré, d’un père surpris en plein acte solitaire dans la chambre de son fils.

Un amour désacralisé, bien loin du platonisme, frisant quelques fois la scatophilie. Ici, on ne s’attarde pas sur la séduction, ni même sur l’acte, mais sur leurs causes et conséquences. Les dialogues, reflétant toute l’absurdité de la communication quotidienne, sont à sens unique, souvent empreints de colère, de rire nerveux et d’impuissance. Leurs appels à l’aide et leur solitude ne seront presque jamais entendus, si ce n’est par un public qui devient le seul témoin lucide de leur parcours absurde : qu’il s’agisse de leur interlocuteur imaginaire ou d’un acteur amorphe, la construction ne peut venir que d’eux-mêmes, et c’est pas à pas qu’ils bâtissent une réflexion. Mais celle-ci ne sert que rarement leur vie, et au mieux perturbe-t-elle leur équilibre mental déjà précaire. Les protagonistes nous livrent, brièvement, les découvertes, les habitudes et les envies qui les ont tiraillés en tout sens, jusqu’à obtenir une toile de fond suffisamment sombre, naïve et désabusée pour être réaliste.
Une impressionnante symphonie synchrone s’élève de deux hommes, puis de trois, de cinq, qui hurlent ensemble jusqu’à entraîner leur prochain dans une folle emballée, qui ne peut se clore que par leur arrêt cardiaque prématuré.

Rouge Gueule, présenté au théâtre ESPACE GO jusqu’au 14 novembre. Retrouvez toute les informations sur le site web :
www.espacego.com/gueule.php

Mots-clés : Théâtre (92)



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