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Oreilles en criss

En entrevue avec Aurélie Olivier, de l’hebdomadaire Voir, Simon Boudreau le confiait tout de go: «Au Québec, le sacre est lié à quelque chose de viscéral, d’instinctif, comme un débordement d’émotion». Quarante ans après Michel Tremblay, qui faisait entrer le joual dans la dramaturgie québécoise, Boudreau, l’improvisateur devenu auteur, tente d’élever le sacre au rang de langage.

Comprenons-nous bien: malgré son dépouillement, il ne s’agit pas d’un langage universel mais de la parlure d’une classe sociale. Celle des oubliées de notre époque, des femmes qu’on ne voit plus.

Sauce brune prend place dans un univers clos, secret et peu ragoûtant: la cuisine d’une cafétéria d’école secondaire, près de chez vous. Ce microcosme poisseux est garni de chaudrons et peuplé de quatre cantinières dont les heurts résument à la perfection des archaïsmes familiers: conflits d’autorité, jalousie, délation, commérages, humiliation, affrontement… mais aussi partage, solidarité, rire et confidences.

Armande (Johanne Fontaine), la chef cook, est une figure maternelle – et probablement aussi paternelle – tiraillée entre l’autorité dont elle est investie, la crainte de perdre sa place, et une tendresse instinctive et maladroite. Sans horizon, elle vit pour et par la présence de ses trois jeunes assistantes: une «agace» au grand cœur (Marie-Ève Pelletier), une incarnation du cynisme (Anne Paquet) et une femme battue (Catherine Ruel).

Dans cette société de femmes surchauffées, l’homme brille par son absence; il est prédateur ou, au mieux, proie. Le langage est aussi cru que cette matière brune que les femmes pétrissent, pèlent et coupent sans relâche, avant de la plonger au fond d’un gros chaudron.

Brassée à feu vif, l’humanité des personnages remonte à la surface. Les sacres, qui surprenaient au début par leur accumulation, semblent disparaître et se révéler pour ce qu’ils sont: des béquilles pour l’émotion. Ça et là naissent de petites bulles de poésie (trop rares) qui suspendent l’énergie animale des cuisinières et passent comme de savoureux entremets…

Née de l’initiative de Simon Boudreault, Marie-Ève Pelletier et Catherine Ruel, la jeune compagnie Simoniaques Théâtre vise à «créer de nouveaux langages dramatiques». La démonstration est ici fort convaincante, en dépit de quelques bredouillages bien excusables et de légers accrocs dans le rythme. On apprécie le retour théâtral de Johanne Fontaine dans un contre-emploi très masculin et chargé d’émotions contradictoires, passant du badinage à la colère, de la candeur à l’angoisse.

Le spectateur en ressort le ventre et le cerveau pleins de cette «comédie brune», volontiers indigeste, voire scatologique, ayant notamment réalisé à la fin de la représentation un fantasme d’écolier particulièrement défoulant!

«C’est un énorme défi pour [les comédiennes] que de véhiculer l’intimité, la vulnérabilité des personnages avec cette langue-là», confiait l’auteur. Défi relevé: la sauce prend!

Sauce brune, écrit et mis en scène par Simon Boudreault, à l’Espace Libre jusqu’au 4 avril 2009
crédit photo: Espace Libre

Mots-clés : Théâtre (92)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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