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L’arbre qui cache les frères Laforêt

«Quand on connaît bien la forêt, quand on la marche de l’intérieur, on comprend à quel point elle ressemble aux hommes». Les hommes aussi puisent dans leurs racines, vivent de la terre, poussent vers le ciel et font des branches. Puis ils meurent.

Ce serait méconnaître François Archambault que de croire qu’il a écrit une pièce sur la forêt par pur élan sylvestre. Non, ce jeune auteur à qui on doit la très caustique Société des loisirs, 15 secondes (Prix du Gouverneur Général en 1998) et la série télé Les Étoiles filantes, ce brillant dialoguiste dont les deux frères sont Mes Aïeux, n’a d’intérêt que pour la moins naturelle des espèces naturelles : l’humanité.

Derrière l’arbre, l’homme. L’homme québécois dans la trentaine, jumeau générationnel de l’auteur et de ses comédiens, cobaye d’une étude clinique à ciel ouvert dans le grand labo de la vie. Bombardé de stimuli contradictoires, comment le sujet réagira-t-il à la mort de celui qui l’a engendré ? Opérera-t-il un repli douloureux sur son propre destin, ou tentera-t-il une fuite irraisonnée vers avant ?

Les frères Laforêt en sont là, au pied de l’arbre. Pas plus préparés que vous ou moi au décès de leur père, un bûcheron qui abattait en toute connaissance de cause ce que ses bras pouvaient abattre. Devant cette hérédité avec une grande hache, chacun de ses fils réagit avec ce qu’il a en lui. Une faille émotionnelle sertie de respect pour l’aîné, un rejet global des valeurs ancestrales pour le cadet. Saisissant portrait d’une époque capitaliste dans ses actes mais équitable dans son cœur.

Difficile de mettre plus d’arbres au théâtre qu’il n’y en a dans cette pièce. Du patronyme familial à l’arbre généalogique qui se dessine au tableau, du décor central en lattes de bois signé Olivier Landreville au projet de déforestation du fils indigne en passant par ce tombeau à surprises, tout est bois, tout est arbre.

Pourtant, le spectateur de chair et de sang ne pourra que reconnaître ses propres ramifications mentales dans la personnalité d’un des frères – et probablement dans le mélange des deux.

Sur un plateau changeant, enveloppé dans les ambiances sonores du guitariste Ludovic Bonnier, les comédiens Patrice Dubois et Dany Michaud campent solidement leurs personnages. Dubois, qui signe également la mise en scène, donne à Phillipe le mélange de fragilité et d’enracinement qui en font le personnage central, tandis que Michaud incarne avec une verve réjouissante ce Daniel un peu trop caricatural. Entre eux apparaît parfois la silhouette fantomatique de l’ancêtre, jouée par le sculpteur Armand Vaillancourt… un peu raffiné pour un homme des bois. Et quand d’autres personnages interviennent, ils prennent les traits des deux comédiens sans que l’intrigue en souffre.

Ceux qui avaient assisté à l’éblouissant psychodrame de la Société des loisirs resteront un peu sur leur faim devant la simplicité de cette fable fratricide, les autres se laisseront probablement happer par la tension dramatique de l’œuvre.

Archambault résume ainsi le questionnement qui sous-tend la pièce : «Portons-nous les choix de nos ancêtres comme un lourd fardeau ou sommes-nous, au contraire, portés à bout de bras par tous ceux qui nous ont précédés ?»

Les frères Laforêt, de François Archambault, mis en scène par Patrice Dubois, au théâtre La Licorne jusqu’au 23 mai 2009
crédit photo: Sylvain Laquerre

Mots-clés : Théâtre (92)



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