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Amadeus : c’est Mozart qu’on assassine

Saviez-vous qu’en latin, Amadeus signifie «aimé de Dieu»? Antonio Salieri, compositeur aujourd’hui oublié, l’apprend à ses dépends dans cette pièce écrite en 1979 par le dramaturge britannique Peter Shaffer. Aussi bien le dire tout de suite : ce texte est un bijou.

Devant nous, un Salieri (Michel Dumont) rongé par la culpabilité revient sur les circonstances qui l’ont poussé, 32 longues années plus tôt, à tuer Mozart (Benoît McGinnis). Une sale histoire de jalousie et de préférence divine.

Tout cela vous rappelle quelque chose? Alors vous avez probablement vu Amadeus, le film de Milos Forman réalisé en 1984, un succès public dont Shaffer avait co-signé l’adaptation, et qui avait raflé une quarantaine de prix, dont huit Oscar. Voilà à quoi la nouvelle mise en scène de René Richard Cyr se mesure : une œuvre forte.

Malheureusement, c’est le souvenir d’avoir partagé sur grand écran les affres d’un médiocre et les étincelles d’un pur génie qui vient jeter sur la soirée théâtrale un voile de déception. Quand on compare, on ne se console pas toujours.

La proposition originale de Schaffer est d’une puissance époustouflante, de l’étoffe des plus grands drames classiques. Dans le coin droit, Salieri, un artisan musical vertueux, qui dévoue son talent à Dieu en échange d’un peu de renommée et d’une place à la cour de l’empereur Joseph II d’Autriche. Dans le coin gauche, Mozart, un freluquet indigne et vulgaire, incompréhensiblement doué de génie. Dans la tête de Salieri se joue une tragédie bien pire que sa propre mort : un duel avec le divin, combat dont Mozart ne sera que le champ de bataille.

Il faut donc bien comprendre que le vrai héros d’Amadeus, c’est l’autre, celui à qui le Créateur n’a pas accordé le génie qu’il croyait mériter. En entrevue à La Presse, Michel Dumont confiait : «Salieri a un problème avec Dieu. En fait, il a deux problèmes : il pense que le talent vient de Dieu, et que si Mozart en a, et lui non, c’est parce que Dieu a choisi Mozart».

L’échec à traduire la profondeur de ce drame intemporel est probablement la principale faiblesse de la mise en scène. Tout devrait reposer sur cet homme instruit qui mesure, à la seule lecture des partitions de Mozart, la distance qui le sépare de la postérité. Un homme écartelé, à la fois victime d’une trahison céleste et seul témoin à même d’apprécier l’immense talent de son jeune rival. Pourtant, on ne voit sur scène qu’un homme mûr et manipulateur utilisant ses accointances politiques pour maintenir Mozart dans l’antichambre de la renommée.

Dommage, car le décor au dépouillement très étudié, les magnifiques éclairages, les costumes, les maquillages, les coiffures, la chorégraphie à grand déploiement : tout laisse espérer une livraison solide. Il faut pourtant admettre que certains irritants nuisent à l’intrigue. On passe sur les quelques bredouillages ‒ assez malvenus dans ce type de pièce ‒, mais on note un parti pris de légèreté qui nous éloigne du drame. Un Mozart poudré, prônant la virilité en affichant une figure efféminée, un empereur et sa cour traités comme d’inoffensifs bouffons, autant de faiblesses que les quelques problèmes de rythme n’arrangent pas. Et puis cette nouvelle traduction de René Richard Cyr, si juste dans l’ensemble, laisse passer des grossièretés anachroniques, comme s’il n’était pas possible de choquer en restant classique…

Présent pendant les 2 h 30 du spectacle, Dumont, directeur et âme de la compagnie Jean-Duceppe, use adroitement de son charisme d’acteur et des modulations de sa voix de basse, tandis que McGinnis évolue dans un registre plus cabotin.

Cet Amadeus fait mentir les adages en prouvant que la musique n’adoucit pas toujours les mœurs…

Amadeus, de Peter Shaffer, mis en scène et traduit par René Richard Cyr, au théâtre Duceppe jusqu’au 6 juin 2009
crédit photo: Marie-Claude Hamel

Mots-clés : Théâtre (92)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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