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Chambres à part

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la chambre d’hôtel est l’archétype du décor dans lequel il est facile de se transposer. L’hôtel – et le motel, son cousin vagabond – sont des terraux fertiles pour le drame humain : pensez à toutes ces scènes d’anthologie, à tous ces fugitifs, ces réfugiés, ces amants de passage à 50 $ la nuit… L’Hôtel Pacifique est de cette trempe. Tellement impersonnel qu’une seule chambre en incarne trois, neutres, identiques, oubliables.
Disons tout de suite que Fanny Britt, jeune auteure d’ici, avait placé la barre très haut avec sa précédente production, Couche avec moi (c’est l’hiver), en 2006. Cette comédie grinçante avait marqué la scène québécoise par la justesse de son ton et par l’incroyable palette d’émotions qu’elle charriait. Trois ans plus tard, Britt revient avec une compagnie justement cofondée par Geoffrey Gaquère, le metteur en scène de Couche avec moi, et la comédienne Johanne Haberlin.
Laissant de côté l’univers des jeunes trentenaires, l’écriture se porte cette fois sur des cas moins spectaculaires mais d’un spectre social plus diversifié.

Il y a d’abord Mia et Max, post-ados idéalistes qui rêvent de changer de vie grâce à un stratagème naïf et dérisoire. Ces deux-là incarnent à merveille la génération Y, les enfants du millénaire, dans leur poursuite un peu superficielle d’une réussite instantanée.
Moins crédules mais en proie au frisson des débuts, voici Angel et Lou. Elle travaille à l’hôtel, il s’y réfugie, cachant sous un prénom d’emprunt le poids écrasant de son hérédité. Ils sont dans la trentaine et leurs univers ne se ressemblent pas : sauront-ils trouver malgré tout un territoire commun?

Enfin, Claire et Paul, un couple usé dont l’énergie conjugale semble sapée par des décennies de routine, de compromis et de cachotteries. On entrevoit, derrière leur quotidien confortable, des failles intimes contenues par la force de l’habitude.
Dans cette chambre unique – et pourtant triple – qui naît sous les pieds des spectateurs et meurt dans les reflets d’une métropole nord-américaine, les trois couples coexistent sans se voir, se figeant parfois dans l’ombre pour permettre à une autre histoire de se relancer. Fascinante chorégraphie théâtrale qui donne une vision kaléidoscopique du couple moderne dans tous ses états. Le propos ne brille pas par son optimisme, mais fait occasionnellement place à des éclats d’espoir. Ici, les drames ne sont pas invivables, puisqu’ils sont vécus, et personne n’est chez soi, libre de s’emporter, dans ses repères familiers.

Ce manque de liberté de mouvement est appuyé par une autre réalité qui dépasse les individus : le quartier est doublement bloqué par la neige et par la visite du président américain. Sans qu’aucun ne l’ait choisi, les six personnages soutiennent un siège.
Sous la plume affûtée de Fanny Britt, les femmes mènent et les hommes fuient : bienvenue dans la dramaturgie québécoise contemporaine !

Alors que la mise en scène ingénieuse de Gaquère a la bonne idée de se faire oublier, le texte laisse une large place au non-dit, magnifiquement servi par une interprétation habitée. Les 75 minutes de la pièce passent avec fluidité, sans qu’on s’en rende compte : on en aurait bien repris une demi-heure !
Hôtel Pacifique est la première production du Théâtre Debout, qui entame sa résidence de deux ans au Théâtre d’Aujourd’hui, et ambitionne de faire écho à des questions telles que : De quoi est faite notre époque ? Que veulent les humains actuels ? La moralité est-elle encore possible, souhaitable, envisageable ? Quel avenir pour les hommes, les femmes, les œuvres ?».

À défaut d’une réponse, le spectateur trouvera dans cette œuvre une démonstration hyperréaliste du couple en déconfiture.
Hôtel Pacifique, de Fanny Britt, mise en scène de Geoffrey Gaquère, au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 26 mars 2009.

Mots-clés : Théâtre (92)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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