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La fin des haricots verts…

Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. – Kenneth Boulding, 1980

Par Dominic Lemoine

Le pétrole, le sang de la société industrielle, n’est pas aussi abondant que nous le croyions. Pire encore, il semble que le simple maintien de la production actuelle au-delà de 2010 serait aujourd’hui mis en doute. Enquête sur un problème largement méconnu et sur ses implications.

L’émission « Une heure sur Terre » de Radio-Canada du 30 janvier dernier portait sur l’énergie. On nous montrait les effets dévastateurs, mais économiquement et technologiquement formidables de l’exploitation du pétrole au Kazakhstan et en Alberta. Après le visionnement du premier reportage, l’animateur Jean-François Lépine souligne qu’« […] on a l’impression que le peak pétrolier n’est pas pour demain […] » et qu’on découvre constamment de nouvelles sources de pétrole. André Caillé, invité à l’émission, et actuellement employé par l’industrie gazière, ajoute que depuis trente ans, on ne fait que repousser la date du pic pétrolier. Ont-ils raison ?

Le pic pétrolier : une introduction Depuis 1859, la production mondiale annuelle de pétrole augmente constamment. En moyenne, cela représente quelque 2 % par année. Cette croissance continue a été, directement et indirectement, responsable de l’industrialisation festive du 20e siècle (Heinberg, 2005). Le pétrole permet de maintenir le mode de vie occidental : produire les matières plastiques qui emballent nos aliments, remplir nos Wal-Mart, soutenir la « société de l’information », etc. ; garder en mouvement plus de 600 millions d’automobiles, camions et moissonneuses-batteuses ; et synthétiser artificiellement les herbicides et les pesticides qui ont permis la « révolution verte ». Notre mode de vie est entièrement dépendant du pétrole.
En 1949, l’un des géophysiciens les plus réputés, Marion King Hubert, a montré que l’ère du pétrole serait très brève. Il a montré que le rythme d’extraction du pétrole n’est pas constant. La production d’un puit suit la forme d’une cloche. Pendant la première moitié de la « vie » du puit, le rythme d’extraction croît progressivement. Puis, lorsque l’on a enlevé environ la moitié des réserves, la production commence à décliner irrémédiablement. Le pétrole le plus facile et le plus économique à extraire est pris en premier. Ce qui reste, c’est le pétrole le plus difficile et le plus dispendieux à extraire. Ainsi, on ne peut extraire du pétrole d’un puit comme on retire des boîtes d’un entrepôt, c’est-à-dire en les retirant une à une, au même rythme.
Hubert a annoncé que la production de pétrole des États-Unis connaîtrait un pic entre 1966 et 1972. À cette époque la plupart des spécialistes ne l’ont pas pris au sérieux. Ils avaient raison, du moins partiellement : 1970 est l’année où les États-Unis ont produit le plus de pétrole. Depuis, leur production est en déclin.

Le choc de 1973 Depuis, les États-Unis (et le Canada) importent le pétrole nécessaire au « bon » fonctionnement de leur économie. Cela a des conséquences géopolitiques majeures. Un des exemples les plus frappants est celui du choc pétrolier de 1973. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a cessé son exportation aux É.-U. pour s’opposer à leur support économique et militaire à Israël. En coupant leurs exportations, les pays de l’OPEP ont fait quadrupler le prix de l’essence. Cet incident n’a duré que quatre mois, mais il a montré à quel point les pays occidentaux sont dépendants des importations de pétrole. Selon Heinberg (2005), le choc pétrolier de 1973 a causé, l’année suivante, la pire crise économique depuis celle des années 1930, ainsi qu’une période d’inflation qui dura jusqu’en 1982.
L’incident de 1973 avait des causes essentiellement politiques. Si le pétrole a manqué, ce n’était pas parce qu’il n’en restait plus, mais parce qu’on ne voulait plus en donner. Or, il semble que la situation pourrait être différente aujourd’hui.

Les données officielles…
Chaque année, les pétrolières découvrent de nouveaux gisements. Certains, comme André Caillé, diront que ces découvertes permettront de soutenir encore longtemps la demande en pétrole. D’autres, plus réalistes, affirment le contraire. Le problème est que les « optimistes » se basent sur les données « officielles » alors que les « réalistes » se basent sur des données et des analyses indépendantes.
Or, très peu de données indépendantes sont disponibles sur les réserves et la production du pétrole. Les compagnies privées ne divulguent qu’un minimum d’information de façon à donner une impression optimiste aux actionnaires. Les compagnies nationales, comme Saudi Aramco, gardent leurs données secrètes ou les gonflent artificiellement afin de contourner les quotas de production de l’OPEP basés sur les réserves. On a vu entre 1983 et 1988 – alors que l’OPEP discutait de l’instauration de ces quotas – les réserves de l’Arabie Saoudite, de l’Iraq, de l’Iran et du Vénézuéla ont soudainement doublées (BP Statistical Review, Juin 2008). Les réserves des pays de l’OPEP restent constantes ou même augmentent année après année, malgré une exploitation intensive et constante de leur pétrole. Croire en ces données officielles est certainement payant pour les investisseurs, les gestionnaires et les gouvernements qui ont une vision à court terme. Mais quel est le portrait de la situation lorsqu’on analyse ce qui se passe vraiment ?

Un moment historique De 1998 à 2008, le prix du baril de pétrole – ajusté à l’inflation – a été multiplié par 15 pour arriver à 147$ en juin dernier. Il est maintenant « retombé » aux prix de 2003. Pour l’analyste financier et spécialiste indépendant de l’industrie énergétique, M. Simmons, ce contexte est très révélateur des problèmes de l’industrie du pétrole. Selon lui, « une simple vérification des faits révèle que chaque petit morceau de capacité énergétique dans le monde est soit disparue ou en train de disparaître » (2001). Récemment, il faisait remarquer que de 1997 à 2007, la production annuelle de pétrole a augmenté de 7,3 milliards de barils par an (GB/A) alors que la demande a augmenté de 12,7 GB/A (2008). Pour la première fois de l’histoire, la demande de pétrole n’a pas été comblée par la production. C’est, selon lui, ce qui explique la hausse spectaculaire des prix du baril pendant l’été 2008.
De plus, les nouvelles technologies de détection ainsi que de la mise en chantier de puits modernes ne changent rien à cette situation. Pour Simmons (2008), la réponse est simple : « Ces technologies étaient essentielles afin de compenser le déclin accéléré [de la production] des puits matures. » Les nouveaux puits de pétrole servent donc uniquement à neutraliser la perte de production des vieux puits.

Il faut trouver six « Arabie Saoudite »
Selon le géologue indépendant C. J. Campbell (2000), les découvertes mondiales de pétrole ont atteint un pic en 1965 et diminuent constamment depuis. Richard Heinberg, un spécialiste de l’énergie, souligne à cet égard que l’on consomme aujourd’hui entre cinq et six barils de pétrole pour chaque baril que l’on découvre (2005).
L’Agence Internationale de l’Énergie (AEI), l’organisme officiel de l’OCDE pour l’énergie, a publié dans son dernier rapport annuel des données qui sont inquiétantes. Simmons (2008) résume : « 58% de la production mondiale de pétrole provient d’environ 800 puits géants. Les 42% qui restent proviennent de 70000 petits puits. » De plus, la production mondiale de pétrole repose maintenant sur 356puits « supergéants » qui, comme les puits géants, ont presque tous passé leur pic.
Face à ces chiffres, les réserves bien polies du dernier rapport de l’AIE en disent long : « […] les incertitudes sur les sources qui fourniront le pétrole pour répondre à la demande croissante […] sont très élevées. » et « L’une des plus grandes incertitudes concerne le rythme auquel la production dans les gisements pétroliers en exploitation diminuerait avec leur maturité. » (AIE, 2008) L’économiste en chef de l’agence, Fatih Birol, indiquait récemment que le monde aurait besoin de six « Arabie Saoudite » pour assurer les futurs approvisionnements. Or, si de telles réserves – pour le moins fantastiques – existaient, l’appareillage technologique des géologues l’aurait montré. Selon beaucoup de spécialistes (Heinberg, 2005 ; Hirsch, 2005 ; Simmons, 2008) il semble inévitable que la production de pétrole mondiale se dirige prochainement vers un déclin irréversible.

Problèmes résultant du pic pétrolier Il est prévu que la demande en pétrole s’intensifiera, surtout en Chine et en Inde (AIE, 2008). Pendant ce temps, la production de pétrole stagnera, au mieux, ou diminuera, au pire. L’écart grandissant entre l’offre et la demande créera, comme en 2008, une tension sur les marchés. Plus l’écart sera large, plus le prix du pétrole sera élevé. Sachant que le pétrole est impliqué dans toutes les sphères de la société, il est possible qu’une hausse considérable du prix du baril de pétrole ait des répercussions majeures.
Bien des aspects d’un monde « postpétrole » ont été explorés par différents auteurs : la société, la politique, l’environnement, la nourriture, l’énergie, la guerre et l’économie. Je m’attarderai seulement à ce dernier aspect.
Le modèle économique actuel est basé sur deux éléments fondamentaux : 1) la croissance continue et 2) la mondialisation. Chaque année, pour que l’économie « fonctionne », il faut que la production de biens et de services augmente. Ce n’est maintenant plus le cas et on en voit les conséquences. En novembre 2008, le produit intérieur brut (PIB) du Canada a reculé de 0,7% et on parle d’une grave récession. Historiquement, le PNB des pays industrialisés affiche une très forte corrélation avec la consommation de pétrole (Cooke, 2004 ; Hirsch, 2008). Parce que le pétrole est lié à la croissance des économies, une consommation réduite les ferait suffoquer. Pour ce qui est de la mondialisation, elle est caractérisée par le commerce international. Les biens de consommation sont transportés à travers le monde et un vaste et onéreux réseau routier, aérien et maritime s’en charge. Or, dans un monde où le pétrole est rare et cher, c’est précisément ces infrastructures qui seront touchées. Une augmentation importante des coûts de transport résulterait en une augmentation généralisée des biens de consommation.
Quels pourraient être les effets du pic pétrolier sur l’économie ? D’abord, la croissance est incompatible avec un pétrole cher et rare. Si l’économie ne peut croître, c’est la récession. Ensuite, le système de transport mondial tourne grâce au pétrole. Le prix du transport est inclus dans tous les produits que nous achetons. Si, en pleine crise économique, le prix des produits commence à augmenter, il est raisonnable de penser que cela accentuera la crise.
La gravité du problème auquel nous faisons face a été étudiée en 2005 par le département américain de l’énergie. L’auteur principal du rapport, Robert L. Hirsch, en arrive à la conclusion suivante : « Le monde n’a jamais fait face à un problème semblable. […] le problème sera envahissant et permanent. […] Contrairement aux transitions énergétiques précédentes (bois au charbon et charbon au pétrole) qui étaient graduelles et progressives, le pic pétrolier sera abrupt et révolutionnaire. »

La vie après le pétrole La réalité du pic pétrolier est encore largement inconnue du grand public. Les médias de masse et les gouvernements n’y touchent pas. Par conséquent, aucune mesure limitant les effets du pic n’est proposée et le public ne s’en soucie pas. Cela empirera les effets du problème lorsque la présente récession se terminera et que l’économie demandera à nouveau du pétrole.
Est-ce possible de garder notre rythme de vie après le pétrole ? Beaucoup d’optimistes affirmeront qu’un tel exploit est possible. « Les technologies vont nous sauver » est sans contredit l’argument qui est le plus souvent avancé. Les « progrès » du siècle dernier ont été possibles grâce au pétrole à faible prix (Heinberg, 2005). Au moment où les besoins en pétrole seront criants, les solutions miracles qui vont être avancées seront soit trop onéreuses, trop préliminaires, trop longues à mettre en place ou trop superficielles pour être réalistes. Le monde devra s’adapter à une économie qui ralentit, qui rapetisse et qui consomme moins d’énergie.

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