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Roadsworth: À sens unique ?

Depuis ses premières « expositions » sur les rues et trottoirs de la métropole, l’artiste Roadsworth suscite de nombreuses réactions. Son arrestation par la police, arme du crime à la main, représente une lutte entre liberté d’expression, revendication artistique et propriété publique. Et pour une fois, il semble que la balance ait penché du bon côté…

Peut-être avez-vous déjà remarqué quelques-unes de ces « oeuvres » urbaines surprenantes dans les rues de la métropole au cours des dernières années. Elles ont été créées (illégalement) par l’artiste Roadsworth, Peter Gibson de son vrai nom, originaire de Toronto et installé à Montréal depuis une quinzaine d’années. Délavées pour la plupart depuis 2001, érodées par le gel, le déneigement et les allées et venues ininterrompues des automobiles sur la chaussée, les plus récentes sont encore visibles sur la rue Ste-Catherine ainsi que dans divers lieux publics au sein de la ville. Comme Gibson en a lui-même fait l’expérience, la justice fait cependant une distinction entre l’espace public et l’espace urbain, qui est une propriété de la ville. Au terme d’une véritable chasse à l’homme à Montréal pour tenter d’identifier l’auteur de ces stencils réalisés sur la voie publique, Gibson réalise aujourd’hui des œuvres commandées par la même administration qui, en 2004, l’arrêtait et le poursuivait en justice.

Pour Roadsworth, l’aventure débute en 2001. Fasciné par les œuvres de l’artiste anglais Andy Goldsworthy qui intègre à ses créations des éléments de la nature, Gibson a depuis toujours en tête l’idée d’entreprendre un jour quelque chose de semblable dans son quartier.
Le genre de projet qui vient à l’esprit de tout le monde, sans pour autant être concrétisé. Suite aux événements du 11 septembre 2001, Roadsworth décide de prendre part à sa façon à la guerre du pétrole. Pour sensibiliser les citoyens aux conséquences de l’utilisation de l’automobile, il réclame une piste cyclable sur l’avenue de l’Esplanade en y imprimant un symbole de vélo calqué sur la signalisation routière du Québec.

Gibson poursuit ainsi sa démarche pendant quelques années, raffinant à chaque fois son style et sa technique, toujours de manière revendicatrice. Ses stencils se font de plus en plus détaillés, de plus en plus complexes.

En 2004, Roadsworth tapisse littéralement les rues du Mile-End et du Plateau Mont-Royal avec ses œuvres, suscitant au passage de vives réactions. Plusieurs applaudissent une telle utilisation de l’espace public, d’autres le considèrent comme un vandale qui défigure la ville. Régulièrement, en se levant le matin, les citoyens ont la chance de constater l’ajout de fleurs, barbelés, bougies et fermetures éclair parmi la signalisation routière de leur quartier, tous judicieusement intégrés. Si bien intégrés que plusieurs tardent même à remarquer ces modifications réalisées pendant la nuit au chemin qu’ils parcourent pourtant tous les jours. Nombreux sont ceux qui croient qu’il s’agit même d’une initiative de la ville, tellement les éléments ajoutés par l’artiste se fondent bien dans la signalisation.

On commence alors à le comparer à Banksy – à tort ou à raison –, maître anglais du stencil et de l’art subversif, rendu célèbre par ses stencils de manifestant lançant un bouquet de fleurs, de rats faisant des graffitis, mais aussi pour avoir placé de fausses toiles au Musée d’Art Contemporain de Londres ou pour avoir installé un mannequin représentant un prisonnier de Guantanamo Bay à Disneyland.
Malgré les nombreuses différences entre Banksy et Roadsworth, les deux hommes ont un point en commun : leurs œuvres suscitent la réflexion. Les barbelés de Roadsworth autour des passages pour piétons servent-ils à protéger le bétail humain des voitures, ou le troupeau de voitures des citoyens à pied ? Les bandes de velours signifient-elles que la rue est une œuvre dans une galerie, avec laquelle les piétons spectateurs ne doivent pas entrer en contact ? Ou représentent-elles au contraire l’entrée d’un club VIP, où le portier décide qui est assez in pour entrer et qui doit rester dehors et attendre.

L’artiste joue également avec la dimension temporelle dans ses créations. De jour, on peut par exemple apercevoir le stencil d’un hibou ou d’un diable sur le trottoir mais de nuit, avec l’ombre projetée des parcomètres par la lumière des réverbères, ces créatures ont l’air d’être sur un perchoir.

Tout bascule pour Roadsworth à 4h30 un matin de novembre 2004, alors qu’il se fait arrêter en flagrant délit, cannette de peinture à la main. La police effectue une perquisition dans son appartement et saisit de nombreuses preuves contre lui. 53 chefs d’accusations sont déposés contre lui, principalement pour s’être illégalement servi de la propriété de la ville et pour avoir mis la sécurité des automobilistes en danger. Les accusations s’élèvent à un total de plus de 250 000 $.

L’artiste est alors confronté à un dilemme : doit-il faire de son art un cheval de bataille pour la liberté d’expression et la place de l’art sur la place publique, ou doit-il se résigner à plaider coupable ? Préférant ne pas risquer davantage pour sa peine, il décide alors de ne pas partir en croisade, et cesse ses activités dans les espaces publics jusqu’à la fin de son procès.

Son arrestation soulève toutefois un élan de sympathie parmi la population et les médias. Des voix se font entendre, des lettres sont rédigées à l’attention de la mairie demandant que les charges retenues contre l’artiste soient levées et qu’on lui permette de poursuivre ses créations urbaines. Les médias véhiculent la nouvelle, Roadsworth dévoile alors sa véritable identité et explique ses motivations.
Il affirme être à la fois soulagé de ne plus avoir à se dissimuler et inquiet pour l’avenir de sa démarche.

Puis, en janvier 2006, quelques minutes avant de plaider devant la Cour, on lui propose une offre : une réduction des chefs d’accusation de 53 à 5 et une décharge conditionnelle, c’est-à-dire aucun casier judiciaire. Gibson saisit alors sa chance et plaide coupable à l’une des 5 accusations et se voit dans l’obligation de payer une amende de 250 $ en plus d’effectuer 40 heures de travaux communautaires et de s’abstenir de réaliser tout stencil sur la voie publique sans autorisation de la ville pour une période de 18 mois.

Gibson décrit ce moment comme un « instant de vérité », se demandant s’il est en train de se trahir en acceptant les conditions de la ville ou s’il doit continuer de lutter dans l’espoir que les futures générations d’artistes aient une chance de créer sans être harcelées par les autorités. « Je n’avais pas le cœur de m’engager dans une telle bataille », affirme-t-il, « mais je ne considère pas être un sell-out ».
Ses heures de travaux communautaires, il les a passées à peindre la cour de récréation de l’école primaire Lambert-Closse, à l’angle des rues St-Urbain et Bernard. L’école, en campagne de financement pour entreprendre des travaux de rénovations pour la cour, a profité de l’événement pour organiser une levée de fonds.

Survient par la suite un revirement de situation inattendu. La ville, après avoir poursuivi l’artiste, lui offre de réaliser des échiquiers géants sur la place Émilie-Gamelin, adjacente au métro Berri-UQAM, pour organiser des parties d’échec en plein air dans le but de revitaliser l’endroit de moins en moins fréquenté par les citoyens. Il participe également à l’installation de peinture de grande envergure « Legoïsme » à l’entrée du Palais des Congrès, où le sol est peint de façon à donner l’illusion de marcher sur des blocs Lego. Il reçoit également des commandes pour embellir les aires de stationnement de la Tohu et du Cirque du Soleil, en plus de collaborer à divers projets dans les parcs de la ville.

Depuis le début de l’année 2008, il est à nouveau possible d’observer certains stencils de Roadsworth sur l’avenue du Parc et dans les alentours du Mile-End, jadis lieu d’exposition très prisé de l’artiste avant ses déboires de 2004. Les badauds qui se promènent sur la rue Ste-Catherine peuvent également profiter de quelques œuvres, comme des alligators émergeant de bouches d’égoût, des poteaux de signalisation transformés en drapeaux pour trous de golf ou encore des passages pour piétons transformés en piscine. D’autres encore représentent des jardins, des pièges à rats ou des dards de jeu.
En 2008, Roadsworth participe au Cans Festival, aux côtés d’une trentaine d’artistes de divers pays invités par Banksy. Faisant référence au festival de Cannes et aux bonbonnes de peinture des graffiteurs, cet événement en art visuel se déroule dans un tunnel abandonné d’une rue de Londres où citoyens et « professionnels » collaborent l’espace d’une fin de semaine à la réalisation d’une œuvre commune de grande envergure qui offre la chance à tous de revendiquer une portion de l’espace public pour s’exprimer.

Plus récemment, l’ONF (Office National du Film du Canada) diffusait un documentaire intitulé Roadsworth : Crossing the Line, qui relate les péripéties de l’artiste depuis ses débuts jusqu’à ses démêlés avec la justice. Présenté en première lors des 11e Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, le film ne se contente pas d’illustrer l’œuvre de l’artiste à travers les images de ses stencils, mais met l’emphase sur ses motivations et sur sa volonté de dénoncer des situations oppressantes.

Roadsworth // Peter Gibson
www.roadsworth.com

Stencil

Bien que la technique du pochoir soit employée depuis des centaines d’années dans les procédés de publication et d’impression sur vêtements, ce n’est qu’au cours des dernières décennies que son utilisation à des fins de revendication fait réellement son apparition.

À la fin des années ‘70, le groupe de musique britannique Crass entreprend une campagne de « sensibilisation sociale » en tapissant certaines affiches publicitaires ainsi que le métro de Londres de slogans pacifistes, consuméristes et antisexistes.

Ce moyen de communication et de propagation d’idées est ensuite repris par de nombreux groupes et organisations, mais également par plusieurs artistes contemporains. Parmi ceux-ci figurent entre autres le Britannique Banksy et le Français Blek le Rat.

Ce qu’ils ont dit à son sujet …

« La première fois que j’ai entendu parler de Roadsworth est lorsqu’un
journaliste m’a appelé pour me demander s’il était considéré comme un artiste. La véritable question est plutôt “est-il un
bon artiste ?”, c’est là que j’interviens. Mais la première fois où j’ai réellement remarqué ses œuvres est lorsque je les ai vues dans la rue et j’ai été intrigué, tout d’abord à cause de leur grande
qualité d’exécution et leur intégration dans le paysage urbain. Je pensais que c’était la ville qui avait accordé à quelqu’un la permission de les réaliser. 
»

Marc Meyer, directeur, Musée d’Art Contemporain de Montréal

« À ma connaissance, c’est la première fois que les gens de la rue – le public, les gens ordinaires – s’adressent aux autorités municipales pour soutenir l’œuvre d’un artiste. »

Francine Lord, commissaire à l’art public, Ville de Montréal




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