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Pourquoi ?

Ce vendredi sort sur les écrans le film Polytechnique, film retraçant la tuerie dramatique qui s’est déroulée dans notre école le 6 décembre 1989, qui a ôtée la vie à quatorze filles et en a blessé encore davantage. Vous n’aurez sans doute pas échappé ni à la polémique suscitée par le sujet de ce film, ni aux milliers de dollars investis dans la publicité faite à son sujet. Je n’ai pas vu le film (la production n’a pas tenu bon d’inviter le journal de l’École Polytechnique à la projection de presse de décembre, ni à celle de la semaine dernière) par conséquent, je me garderai bien d’émettre tout commentaire sur l’aspect artistique de cette œuvre. Mais je me pose beaucoup de questions sur le côté « éthique » et sur l’utilité d’un tel sujet, 20 ans après les évènements tragiques que le film relate.

Le principal argument des personnes qui défendent sa diffusion est qu’il faut commémorer ces évènements pour que plus jamais ils ne se reproduisent. Oui, mais fallait-il aller jusqu’à faire un film ? Aujourd’hui, il suffit de taper le mot « Polytechnique » sur Google pour retrouver en troisième position les archives et vidéos de Radio-Canada de l’époque, avec les images de journalistes paniqués à la voix vacillante et émouvante qui nous font vivre l’événement en direct. Nombre de montréalais (ayant passé la trentaine) que je croise me parlent de cet évènement et de comment ils ont vécu cette terrible journée, souvent les larmes aux yeux juste à l’évocation du fait que j’étudie dans cette école.

Fallait-il rouvrir cette blessure à peine cicatrisée après vingt douloureuses années ? Je repose la question : quelle est l’utilité de ce film ? Un film a toujours un but : il amuse, divertit, explique, pose un constat, témoigne, ou fait réfléchir. Faire réfléchir, je pense que toutes les personnes qui ont vécu cet évènement de près ou de loin l’ont fait en vingt ans et pour tous ceux qui étaient trop petits pour le vivre, je pense que leur entourage s’est chargé de leur raconter. On me dit que l’on fait bien des films sur l’holocauste ou sur le 11 septembre 2001, mais comment peut-on être aussi sordide pour comparer ces événements aussi tragiques et se lancer dans un débat aussi morbide.

Polytechnique est une fiction, qui montre de façon édulcorée la violence de cet acte. Quel en est l’intérêt ? Un semi-témoignage ? Une virée de deux heures dans l’horreur du passé ? Dans La Presse de ce lundi, Rima Elkouri y répondait partiellement : « Pourquoi ce film ? Parce qu’il nous donne à espérer que l’on puisse, 20 ans plus tard, exorciser le drame. L’habiter pour qu’il cesse de nous hanter. » Mais cet argument est à double tranchant… Le 28 avril 2008, dans la petite ville de Meyzieu, en France, un jeune collégien poignarda trois élèves avant de tenter de se suicider. Il a raconté aux enquêteurs qu’il s’était inspiré des tueries américaines, allant jusqu’à rechercher sur Internet les détails les plus morbides. Bien sûr, je ne dis pas que ce film incite à la violence, mais comment peut-on sortir indemne d’un tel film rien qu’après en avoir vu la bande annonce terrifiante ?

En 2005, la Direction de l’école n’a pas voulu s’associer à la production de ce film, il y avait sans doute nombres de raisons à cela ? Pour Marc-André Lussier de La Presse : « Polytechnique n’explique rien. Ne justifie rien. Il évoque. Il montre. C’est la grande force du film. » Mais pour les mêmes raisons, je dirais que c’est sa grande faiblesse. Pourquoi ne pas chercher à comprendre pour que cela ne se reproduise plus jamais ? Si cela a déjà été fait alors pourquoi ce film ?
Pourquoi juste montrer la détresse et la violence de cet acte ?
Ces réponses, je les aurai peut-être en allant voir le film ou en attendant de pouvoir le télécharger. Oui, de le télécharger dis-je, car tout cela en vient à un argument certes facile, je l’accorde, mais inéluctable. Cet évènement qui avait déjà été assez récupéré autant médiatiquement que politiquement à l’époque, ne l’est-il pas aujourd’hui par le 7e art ? Car autant les acteurs que le réalisateur et surtout la boite de production et de distribution jouent gros sur ce film. Un chiffre : 6 millions $CAD. C’est le budget de cette production, et je me doute bien qu’en choisissant le sujet tout ce beau monde savait que la promotion du film ainsi que son futur succès au box-office, seraient portés par la polémique qui en découlerait.

Pour finir je reprendrai les propos tenus par l’actrice principale de ce film, Karine Vanasse : « On n’est quand même pas les premiers à faire un film inspiré d’une tragédie. C’est souvent ce qui nourrit les artistes. Mais ceux qui sont contre vont le rester, peu importe le film qu’on aurait fait. » Je verrai le film. J’espère ne pas être fermé d’esprit et ne pas me cantonner à mes préjugés pour essayer « de l’apprécier » à sa juste valeur tant sur la forme que sur le fond. Tout comme j’espère qu’une partie des profits dégagés par ce film seront redirigés vers des associations de soutien aux victimes, associations qui sont indispensables après de telle tragédie.

Dans tous les cas n’oublions jamais que quelque soit notre opinion au sujet du film, nous avançons tous dans une même et unique direction c’est-à-dire : ne jamais oublier, faire que cela ne se reproduise pas et surtout soutenir les 300 personnes, employés et professeurs, qui ont vécu ce drame de près et qui travaillent encore dans notre école ainsi que les victimes et les proches de ces 14 jeunes femmes.




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