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Lettres à un jeune mime

Soir glacial de janvier dans la salle de l’Espace Libre vide aux deux tiers. Devant un décor élégant, qui évoque le peintre Magritte et le sculpteur Giacometti, va se jouer un exercice théâtral risqué. Il a, paraît-il, fallu trois ans à Jean Asselin, directeur de la compagnie Omnibus, pour convaincre Louise Marleau d’incarner cette femme française, inspirée du roman à sensation que Louis Aragon publia en 1923. Rappelons-nous que la France des années vingt est à la croisée des chemins : la libération des moeurs pointe son nez dans les boudoirs bourgeois et entraîne la chute des tabous archaïques, mais c’est aussi l’éclosion du surréalisme, qui cherche à réinventer la vie par la poésie et l’art libre. Sous des airs surannés, les écrits de jeunesse d’Aragon ont donc une saveur assez provocante… et prophétique.

La Femme française et les étoiles est une pièce-roman épistolaire, une suite de 119 lettres qu’une femme adresse à son amant, sorte de version moderne des Liaisons dangereuses. Sauf qu’ici, la femme est la seule à jouer : le jeune homme est entre ses mains comme le papillon dans la toile de l’araignée, et la détresse sentimentale dans laquelle il se débat pourrait bien être la cause de son funeste destin.

Mais, pour l’interprète de cette marquise de Merteuil contemporaine, le risque tenait moins dans le propos que dans la mise en forme.
Il s’agit en effet d’un singulier duo qui confronte une femme de mots et un homme sans parole. Tandis que Louise Marleau lit les missives une à une avant de les laisser tomber, le mime catalan Pau Bachero propose un surprenant contrepoint corporel. Il est l’amant suicidé qui évolue dans une dimension muette. Elle le manipule; il bouge. Parfois en interaction avec elle, souvent dans sa propre bulle. S’il est clair que l’arrimage des deux niveaux de jeu est fragile, l’expressivité du mime surpasse manifestement la prestation un peu convenue de la comédienne.
De là à dire que la grande dame du théâtre d’ici se fait voler la vedette par un mime espagnol, il n’y a qu’un pas ! L’aura de Marleau ne fait guère le poids devant l’impressionnante performance de Bachero, tant il y a chez cet homme-là de maîtrise dans l’animalité.
La confrontation est le véritable moteur de cette performance de 70 minutes d’où jaillissent quelques éclats de drôlerie, de drame et d’absurdité. La dichotomie femme-homme, maîtresse-objet, esprit-corps ouvre bien vite sur un autre gouffre. Celui qui oppose la préciosité un peu vieille France de la bourgeoise mûre à l’obscénité ubuesque de sa victime. La fausse pudeur des mots sans cesse démasquée par l’enflure pantomimée du corps.

Par delà l’audace de la proposition scénique, l’impossibilité des deux protagonistes à entrer en relation accentue l’aspect décousu du dialogue, au risque de laisser le spectateur sur une impression d’inaccompli.
La Femme française et les étoiles, d’après Louis Aragon, mise en scène de Jean Asselin et Marie Lefebvre, à l’Espace Libre jusqu’au 7 février 2009.

Mots-clés : Théâtre (92)



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