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Déconstruction dramatique

Contrairement à ce que son titre pourrait suggérer, Provincetown Playhouse est une pièce québécoise et contemporaine. Née il y a trente ans de la plume vindicative de Normand Chaurette, elle fut créée et présentée au Hors-Bord en 2003 avant d’être reprise au Mois Multi l’année suivante, puis au Festival international de théâtre de Montevideo en Uruguay, en 2005. Il s’agissait d’une mise en scène de Carole Nadeau, directrice artistique de la compagnie Le Pont Bridge, connue pour ses conceptions scénographiques imbriquant lumières, sons et effets visuels.

Mais la version qui tient la scène du Théâtre d’Aujourd’hui en ce froid janvier est plus qu’une reprise. Pour sa 40e saison, le théâtre de la rue Saint-Denis a commandé par la voix de sa directrice, Marie-Thérèse Fortin, une re-création de la pièce. Avec la bénédiction de l’auteur, on a donc charcuté le texte, bousculé la structure et brouillé les pistes, mettant de côté l’aspect social au profit d’un collage déconstruit.
La prémice est d’une sombre évidence : une troupe dramatique, en jouant le Théâtre de l’immolation de la beauté, commet réellement le crime qu’elle devait interpréter : le meurtre d’un enfant. Sauvé par sa folie, l’auteur échappe à la justice, mais se rejoue intérieurement le drame jour après jour, pendant 19 années d’un délire halluciné.

Nous sommes en fait dans un polar dont le seul témoin est un fou. C’est donc par les élucubrations de son cerveau disqualifié que nous saisirons les faits. Car la question est cruellement concrète : l’auteur du plus épouvantable des crimes était-il responsable de ses actes ? Encadré de miroirs sans tain au milieu de cette scénographie assez tapageuse aux ambitions multimédias, le comédien-danseur Martin Bélanger apporte une dimension chorégraphique inhabituelle.
Sous des dehors volontairement atypiques, ce drame d’une heure et quart aborde des thèmes chers à la dramaturgie contemporaine. La folie, d’abord. Figure centrale, elle est présente de diverses façons, jusqu’à une incarnation en un personnage absent du livret original. Ensuite, la création dans son absolu, et en art dramatique en particulier – inutile de souligner la mise en abîme dans laquelle l’auteur plonge avec un élan assumé. Puis se révèlent des causes collatérales : homosexualité, racisme, mémoire. Et mort, bien entendu. Ce qui décontenance, c’est cette intrigue, délayée ad nauseam dans une folie cyclique, et qui semble se répéter sans avancer. D’abord, comprendre qu’il y a quelque chose à comprendre. Ensuite, tenir bon et rester jusqu’à la fin. Mentionnée dans le dossier de presse, la référence à David Lynch revient souvent. En combinant cette distorsion lynchienne à des symboles trompeurs comme le reflux de la mer ou l’obsession numérologique autour du nombre 19, le spectacle frôle de près l’abstraction.

Il faut se rappeler qu’avant Provincetown Playhouse, Carole Nadeau n’avait jamais mis en scène une oeuvre dramatique dans toute sa longueur. À l’hebdomadaire Voir, elle déclarait récemment : « Le principe scénographique est toujours l’élément déclencheur. […] Après, l’accumule des cartables d’images et des extraits de textes, que j’assemble ensuite d’une écriture-osmose, qui donne l’impression qu’ils proviennent de la même main. […] C’est un show léger, qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre », ajoute-t-elle. Mais ce qui différencie un acte d’art conceptuel d’une mise en scène de théâtre, n’est-ce pas justement la narration ? Le spectateur venu se faire conter une histoire risque ici de se heurter à l’abstraction du collage, à tel point qu’il pourra se demander si le texte n’a pas fait les frais du parti pris visuel et sonore de la mise en scène…

Provincetown Playhouse, juillet 1919, j’avais 19 ans, de Normand Chaurette, mise en scène de Carole Nadeau, au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 31 janvier 2009.

Mots-clés : Théâtre (92)

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