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Le Mariage de Figaro

Quand on est le fils d’un horloger, on doit sûrement saisir plus vite que les autres l’importance du temps qui s’échappe. Résultat : on se dépêche de devenir exceptionnel.

Pierre-Augustin Caron est le fils d’un maître horloger qui tient boutique sur la rue Saint-Denis à Paris dans les années 1730. À cette époque, on vit à une demi-heure près car personne n’a encore trouvé comment doter d’une régularité parfaite le rouage des pendules et des montres. Le fils Caron se penche sur le problème et, en 1753, le résout en inventant le mécanisme de l’échappement. L’horloger du roi, un dénommé Lepaute, lui vole alors sa découverte et se l’approprie en publiant un article dans le plus important journal de l’époque. Le jeune Caron porte aussitôt l’affaire à l’Académie Royale des Sciences, laquelle tranche en faveur du petit génie qui, à 21 ans, sait déjà comment ne pas se laisser emmerder. Peu de temps après, Caron, désormais connu à Versailles, met au point un nouveau mécanisme améliorant le système de pédales de la harpe et commence à enseigner la musique aux filles de Louis XV.

À 25 ans, Caron marie la veuve du propriétaire d’une forêt située en Bretagne, le Bois Marchais. Il perd son épouse qui décède quelques mois plus tard, et garde le nom de Beaumarchais. Le Beaumarchais créateur de Figaro, dont le mariage, auquel on peut assister ces jours-ci au TNM, a renversé le monde du théâtre.

Figaro est le valet du comte Almaviva. Il s’apprête à épouser Suzanne, la camériste de la comtesse. En tentant d’empêcher le comte d’exercer sur Suzanne son droit de cuissage, le personnage de Figaro exprime tout haut les nombreuses revendications des classes opprimées. « Aux qualités que l’on exige d’un valet, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui seraient dignes d’être serviteurs? ». Le ton est donné.

En signant une mise en scène radieuse et rythmée, Normand Chouinard rend un fort bel hommage à Beaumarchais à qui l’on doit, en plus de l’invention de la ponctualité, celle de la mise en scène. « Beaumarchais introduit une nouvelle dynamique en fondant le comique sur des dialogues vifs et une conception du mouvement où le maître horloger qu’il avait été a son mot à dire. La fonction de metteur en scène n’existait pas au 18e siècle. Costumes, diction, déplacements sur le plateau : chaque acteur faisait à sa guise et les représentations manquaient d’unité. Un tel laisser-aller aurait été particulièrement dommageable pour une pièce aussi complexe que le Mariage de Figaro. Non seulement Beaumarchais a multiplié les indications de mise en scène, mais il a dirigé lui-même les comédiens, ce qui ne s’était jamais vu auparavant. », explique René Pomeau, spécialiste du théâtre du 18e.

La solide distribution compte deux chanteurs classiques professionnels et un claveciniste. Le spectacle est ainsi très agréablement parsemé de quelques airs du célèbre opéra de Mozart, qui compose Les noces de Figaro suite au triomphe de la pièce de théâtre.

L’existence de Beaumarchais est intense et tumultueuse. À la Cour, il devient l’associé de Duvernay, financier responsable de l’approvisionnement des armées. Lorsque celui-ci décède, sa fortune est léguée à Beaumarchais, mais l’arrière petit neveu de Duvernay conteste l’héritage. En 1774, quinze ans avant la Révolution française, Beaumarchais est condamné à la perte de ses droits civiques au terme d’un procès de quatre ans tout au long duquel il soulève les foules en dénonçant le système juridique pourri qui nourrit les privilèges aristocratiques.

Il s’exile alors à Londres, au moment où sévit le conflit entre l’Angleterre et ses colonies américaines, et comprend rapidement les enjeux stratégiques que représente pour la France une telle situation politique. Il fait part de ses réflexions à Louis XVI qui lui restitue ses droits civiques et lui avance un million de francs pour aider les insurgés américains pendant la guerre de l’Indépendance. Avec cette somme, Beaumarchais monte une compagnie d’import-export et parvient à financer une flotte de vingt navires. Il envoie ainsi aux révolutionnaires des canons et des armes pour plus de 25000 hommes.

Un an plus tard, en 1777, Beaumarchais fonde la Société des Auteurs Dramatiques, pour faire reconnaître la notion de droits d’auteur. En 1778, après la mort de Voltaire, il rachète tous ses manuscrits et se lance dans le projet de publier les oeuvres complètes de son maître à penser. Il acquiert trois moulins à papier et des presses à Kehl puisque les textes de Voltaire sont censurés en France. Entre 1783 et 1790, il réussit à publier environ soixante-dix volumes et à préserver des oeuvres qui auraient autrement été perdues.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais meurt d’apoplexie à 77 ans. « Je travaille, j’écris, je confère, je rédige, je représente, je combats : voilà ma vie. Je suis mes affaires avec l’opiniâtreté que vous me connaissez. Croyez-moi, ne soyez étonné de rien, ni de ma réussite ni du contraire s’il arrive… »

Un aveu en terminant, puisque vous êtes sûrement en train de vous demander pourquoi je parle davantage de l’auteur que de sa pièce. J’ai dû quitter à l’entracte. Un cas de force majeur. Je n’aime pas employer cette expression parce que je ne sais jamais si majeur s’accorde avec cas ou avec force. D’ailleurs, dans mon cas, les deux étaient majeurs, c’est dire combien je n’avais pas le choix de partir! Tout ça pour dire que l’idée de faire la critique d’une pièce que je n’ai vue qu’à moitié me mettait plutôt mal à l’aise. Mais la vie est quand même bien faite, vous trouvez pas? En cas de force majeurs, elle conserve malgré tout la délicatesse de nous faire découvrir un auteur dont l’existence est tellement remplie et diversifiée qu’elle en est presque plus captivante que son oeuvre… !
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Le mariage de Figaro Avec Emmanuel Bilodeau, Catherine B. Lavoie, Normand Carrière, Violette Chauveau, Normand D’Amour, Alexandre Daneau, Bénédicte Décary, Eve Gadouas, Antoine Gervais, Roger La Rue, Catherine Le Gresley, Yves Morin, Éric Paulhus, Gilles Renaud, Louise Turcot ; mise en scène de Normand Chouinard ; du 13 janvier au 7 février 2009 au TNM ; supplémentaires les 11 et 12 février 2009. Crédit photo : Jean-François Gratton / Une communication orangetango.
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Mots-clés : Théâtre (92)



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