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Entrevue avec Jean Pierre Sauriol, Président de DESSAU

Cet été, le Polyscope a rencontré une série d’intervenants de la communauté des ingénieurs afin de tâter le pouls de la profession. Cette semaine, voici Jean Pierre Sauriol, président de la firme DESSAU. Au menu: les ingénieurs dans l’entreprise, la mondialisation et le viaduc de la Concorde.

Sa bio
Quelle est votre formation?
J’ai une formation en génie civil à l’École Polytechnique de Montréal en 1978. Par la suite, j’ai fait des cours en management à Havard puis à Boston, une formation de trois ans qui s’adresse aux présidents d’entreprises.

Quelles positions avez-vous occupez après votre bac?
J’ai commencé comme ingénieur dans le génie municipal – conception d’aqueduc, d’égouts, de conduites municipales. J’ai fait ce travail pendant 2 ans, avant d’aller dans la gérance de construction de bâtiments. Enfin, je me suis orienté vers la gestion de projets après avoir pris des cours de perfectionnement, ce qui m’a amené à gérer des projets liés à la mécanique et à l’électricité des bâtiments, à l’économie d’énergie… Après plusieurs années, je suis plus allé dans le développement d’affaires de projets pour divers clients. Donc j’ai été vice président développement d’affaires assez tôt dans ma carrière et je me suis orienté beaucoup plus vers la direction d’entreprise.

Est-ce que votre formation d’ingénieur a eu un impact quelconque sur votre actuelle fonction de président?
Oui, absolument. Pour pouvoir être à la direction d’une firme de génie, à une certaine époque il fallait absolument comprendre le métier. C’est parce que j’ai exercé le métier d’ingénieur dans les différents domaines que j’ai cité tantôt, j’ai pu avoir une bonne connaissance de l’entreprise et de son fonctionnement et c’est par la suite que mon expérience en gestion m’a amené en bout de ligne à devenir président.

INGÉNIEURS ET ENTREPRISE

Quels sont vos relations avec les ingénieurs de DESSAU?

Chez nous, il y a trois types d’ingénieurs. Il y a les ingénieurs qui occupent des postes essentiellement techniques, il y a les gestionnaires de projets – qui pour la plupart sont des ingénieurs « techniques » à la base – et il y a les ingénieurs qui se spécialisent en développement de projet, donc ils vendent des solutions ou des projets à des clients. En tant que président, je collabore essentiellement avec le 3e type d’ingénieurs.

En entrevue avec M. Couture du RéseauIQ, on apprenait que l’un des défis des ingénieurs était de mieux se faire entendre par les sphères de décisions. Mais il fallait aussi que les décideurs mettent en place des structures pour permettre aux ingénieurs de s’impliquer dans les décisions d’entreprises.
Qu’en pensez-vous?

Les ingénieurs sont très impliqués dans les décisions. Surtout au niveau des projets, où nous avons des forums de gestion qui font en sorte que les ingénieurs peuvent donner leur input. Au niveau technique, nous avons des responsables dans l’entreprise dont le rôle est d’alimenter les discussions. Donc ce sont les ingénieurs qui donnent le ton aux différents projets que l’on réalisera.

Une entreprise privée est responsable devant ses actionnaires, pensez vous qu’il en va de même pour les ingénieurs qui la composent?

À DESSAU, les actionnaires sont en grande partie les ingénieurs. Ce sont les employés, dont environ 90% sont des ingénieurs ou des professionnels reliés à l’ingénierie, qui sont les actionnaires. Donc ils participent directement aux décisions et aux orientations de l’entreprise.

On nous parle beaucoup de vieillissement de la population, d’investissements massifs des gouvernements, et de pénurie d’emploi dans les prochaines années en génie. Est-ce que c’est une situation que vous vivez?

Actuellement et déjà depuis quelques années, on est en manque d’ingénieurs. Aujourd’hui, beaucoup d’acquisitions d’entreprises se font parce que les firmes veulent avoir de la main d’oeuvre. Nous autres, les acquisitions que nous faisons sont strictement pour la main d’oeuvre. Et je pense que le problème va perdurer des années. Tous les bureaux que nous avons ici, comme à l’étranger, sont en manque de ressources. On affiche encore plus de 200 postes sur notre site web. C’est un phénomène mondial. Il y a juste à regarder des pays comme la Chine ou la Russie qui ont besoin de développer leurs infrastructures pour assurer leur développement économique, ou encore tous les projets reliés à l’énergie, à l’environnement de même que le renouvellement des infrastructures dans les pays industrialisés comme le nôtre. Donc pour nous, notre plus grand enjeu pour les 5-10 prochaines années, c’est la main d’oeuvre. Donc, pour y palier, nous allons faire d’autres acquisitions, du recrutement à l’étranger, et favoriser le travail multi-
site : avec les outils technologiques qu’on a aujourd’hui – comme l’internet, les vidéo-conférences… – plusieurs bureaux peuvent travailler sur le même projet à distance, ce qui permet une utilisation optimale des ressources disponibles. C’est donc le grand enjeu, et je pense que ceux qui vont réussir c’est ceux qui auront une démarche innovatrice de recrutement et de rétention du personnel.

MONDIALISATION

On vit depuis la fin du 20e siècle dans un monde très mondialisé et de nouveaux défis se posent pour les entreprises et pour les ingénieurs. Pour les firmes en génie, ça veut aussi dire beaucoup plus d’opportunités, mais aussi pas mal plus de concurrence. Comment votre société vit ces défis?

L’ingénierie canadienne s’est toujours globalement bien positionnée dans le monde. Nous avons toujours été positionnés parmi les 3-4ers premiers mondiaux en termes d’exportations des services d’ingénierie. Avec les grandes firmes canadiennes comme SNC Lavalin, ça fait plusieurs années qu’on est implanté à l’étranger. Mais ce qu’on voit essentiellement, c’est que la nature de la réalisation des projets est en train de changer. On entend de plus en plus parler de projets en PPP qui attirent de grandes entreprises étrangères. Par exemple le pont de la 25, c’est une firme australienne qui a obtenu le projet et récemment le projet de l’autoroute 30 est allé à un promoteur espagnol. Donc si nous voulons réussir à concurrencer ces entreprises, nous devons bâtir des compagnies qui offrent l’ensemble des services requis pour ces projets, et souvent ça inclut le financement. Donc, nous essayons d’élargir nos horizons et notre expertise, nous nous donnons une masse critique pour faire en sorte que l’on puisse concurrencer ces firmes.

Cette mondialisation amène plus de concurrence aux ingénieurs d’ici, puisque les entreprises peuvent recruter en dehors des frontières du Canada. Quel est votre point de vue sur cette question de la mondialisation de la main d’oeuvre?

Mais on en manque ici des ingénieurs. Si on les trouvait ici, on les prendrait ici, mais il y a une pénurie! Bien sûr, pour un étudiant qui sort de l’école, les emplois c’est automatique. Nous recrutons beaucoup de jeunes ingénieurs. D’ailleurs on voit bien que le taux de chômage des ingénieurs membres de l’Ordre est très très faible, spécialement en génie civil.

Et dans une perspective de délocalisation d’entreprise, où des firmes déplacent leurs services d’ingénierie vers des pays où les coûts sont moins élevés?

Nous avons des bureaux à l’étranger et oui, il y a des pays où les coûts d’ingénierie sont moins élevés, mais cela dépend encore du type d’ingénierie dont on parle. Si on parle de l’ingénierie de détail, oui ça peut valoir le coup, mais ce n’est pas ça qui va faire qu’une entreprise va réussir. Nous, ce qu’on cherche, ce sont les meilleurs concepteurs, les plus performants, les meilleurs gestionnaires et ce ne sont pas eux qu’on trouve à l’étranger. C’est vrai qu’il y a des entreprises qui créent des centres de production à l’étranger avec des techniciens, mais je ne pense pas qu’il y ait une grande délocalisation des services d’ingénierie, et en plus, ce n’est vraiment pas si simple que cela à réaliser. On s’en rend compte lorsqu’on fait un projet ailleurs, ça prend des gens d’ici qui vont superviser le travail, et s’assurer que cela correspond effectivement aux besoins du client.

SOCIÉTÉ

Les sociétés occidentales en général et québécoises en particulier sont très exigeantes sur la façon dont on conçoit et sur les conséquences de ces constructions. Comment est-ce que votre société gère les nombreux intervenants et exigences de la société?

Aujourd’hui, la pression sociale est beaucoup plus importante qu’il y a 20 – 30 ans. On se rend compte que dès qu’on table sur un projet, il y a effectivement beaucoup de groupes de pression qui s’impliquent dans le processus. Ce ne sont pas des élements avec lesquels nous composions dans le passé et aujourd’hui, nous devons vivre avec. Donc, les ingénieurs et autres gestionnaires qui travaillent sur les projets doivent faire en sorte que leurs projets soient socialement acceptables et environnementalement responsables. Et même à l’étranger, dans les projets que nous faisons, il y a des professionnels qui vont voir les populations locales pour expliquer le projet, dire où on en est,etc… Ce sont des choses que nous n’avions pas à faire, mais que nous faisons maintenant, tant ici qu’ailleurs. Souvent, les bailleurs de fonds et les clients exigent ces actions, ils ne veulent pas financer des projets qui pourraient être désastreux pour l’environnement, donc de plus en plus on est obligé d’ajouter l’expertise aux projets pour faire en sorte que ces projets soient acceptables environnementalement et socialement.

L’ancêtre de DESSAU, la firme Desjardins Sauriol, a été blâmée par la commission Johnson concernant l’effondrement du viaduc de la Concorde. Que répondez-vous à ceux qui disent que la firme DESSAU aurait dû être invitée à témoigner à cette commission?

Les ingénieurs ont été invités. Tous les projets qui sont fait ici sont signés par des ingénieurs qui en portent la responsabilité. Donc ce n’est pas la firme, mais tous les ingénieurs qui étaient chez nous à l’époque – ils ne le sont plus aujourd’hui – et ont du témoigner lors de la commission. La firme fournit des outils et des infrastructures, mais au bout du compte, la responsabilité est personnelle. D’ailleurs, les Écoles d’ingénieurs doivent enseigner aux étudiants qu’il faut qu’ils prennent pleine conscience des risques et des responsabilités qu’ils encourent lorsqu’ils signent des plans. Maintenant, le résultat de cette tragédie est que ça a peut être tiré la sonnette d’alarme, et donc il faudrait qu’on s’occupe des ponts et des routes au Québec. Ça fait des années – moi j’étais à l’Association du Génie conseil – qu’on sonnait la cloche en disant qu’il faut s’occuper de nos infrastructures aux Québec.
Il a fallu l’effondrement d’un viaduc pour faire réagir tout le monde. Malheureusement ce sont des ingénieurs de Desjardins Sauriol qui l’avaient conçu. La conception a été reconnue comme correcte, il faut bien comprendre qu’il n’y avait pas de fautes de conceptions pour l’époque: les codes étaient respectés. D’ailleurs, cette construction a reçu des prix aux États-Unis, à cause de son caractère avant gardiste. Mais la grande leçon est qu’il faut absolument s’occuper des infrastructures au Québec.

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