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Seuls & Nebbia

Seuls : L’impression d’un déclin

J’ai le dos fragile ces temps-ci et des problèmes au cou. Voilà pourquoi j’avais très hâte d’assister à Seuls, la dernière pièce de Wajdi Mouawad. Il n’y a que lui d’habitude pour me faire oublier combien on est mal assis dans nos salles de théâtre, que lui pour me faire oublier les petites douleurs. Wajdi est plus efficace que le Robaxacet, c’est pour ça que je l’aime.

C’est donc d’un pas confiant que je me dirigeais mercredi dernier vers le très inconfortable Théâtre d’Aujourd’hui, qui célèbre cette année ses quarante ans de maux de dos. Wajdi nous donne rendez-vous cet automne avec Harwan, un jeune homme d’origine libanaise qui a oublié sa langue maternelle et qui cherche depuis des mois comment mettre le point final à sa thèse de doctorat sur Robert Lepage. Sa piaule n’est presque pas meublée, son téléphone déconne, sa blonde l’a largué, sa sœur lui fait la morale, son père l’engueule puis tombe malade… et toujours pas de conclusion à son travail. Coup de téléphone et Harwan apprend que s’il réussit à boucler sa thèse plus tôt que prévu, il attrapera un poste de professeur à l’université. Il s’envole alors à Saint-Pétersbourg pour rencontrer Lepage, en espérant trouver auprès de lui le morceau manquant à son casse-tête.

Une fois là-bas… déchirure totale! Harwan se transforme en peintre-guerrier spasmodique et ensanglanté. Orgie de peinture, ravages et convulsions… pitié, pitié, ne laissez plus jamais Wajdi Mouawad s’enfermer seul avec des gallons de peinture dans une salle de répétition! J’ai commencé par me dire : « Mais… faut qu’il arrête d’en foutre partout, il va glisser et se blesser! » (c’est mon p’tit côté maman protectrice). Puis je n’ai pu faire autrement que de penser au personnel d’entretien qui allait se taper tout le nettoyage de la scène soir après soir… (ça, c’est mon p’tit côté Monsieur Net…). L’impensable se produisait : j’étais en train de décrocher. Wajdi m’avait noyée dans sa gouache. Quel dégât. Et putain d’mal de dos…
Me voilà donc perplexe. J’ai beau retourner la pièce dans tous les sens depuis quelques jours, pousser loin loin la réflexion… je n’arrive à rien pour justifier pareille finale, pareil délire métaphorique. Mouawad est un acteur accompli et convaincant qui, pendant toute la première partie du spectacle, nous révèle avec grande sensibilité le thème majeur de Seuls : sa peur du désenchantement, sa peur d’exister sans être enflammé, sans être passionné. Malheureusement, sous de trop nombreuses couches de peinture, les nuances s’effacent et on ne voit plus rien…

Quand il était petit, Harwan comptait les étoiles dans le ciel du Liban et passait son temps à les peindre de toutes les couleurs. On lui avait raconté que les étoiles filantes sont des guerrières qui sauvent le monde en se lançant dans le vide. Quand on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard, sans hésiter, il répondait « étoile filante! ».
Passer d’étoile filante à… professeur d’université : « J’ai tellement l’impression d’un déclin! », confie Harwan à son père. L’impression d’un déclin? Moi aussi… Voilà pourquoi j’espère fort que je retrouverai dans la prochaine création de Wajdi Mouawad le génie auquel il m’avait jusque-là habituée.

Nebbia : L’impression d’un enchantement

Grosse semaine pour mon dos, je suis également allée voir Nebbia au Théâtre du Nouveau Monde, dont les sièges dérogent eux aussi à tout principe ergonomique fondamental.

Nebbia est le produit d’une ravissante fusion entre le Cirque Éloize et le Teatro Sunil. On est légèrement méfiant au début : « C’est du théâtre, ça?? ». Non, et alors?!? Si vous voulez mon avis, Wajdi qui balance de la peinture partout sans rien dire pendant trois quarts d’heure non plus!
Ronds de fumée, acrobaties musclées, trampoline, xylophone et crinoline… chaque numéro est un tableau de haut esthétisme qui marie avec grâce mélodie et poésie. Une histoire toute simple qui nous donne envie de réapprendre à être contemplatif. Le spleen est en congé, on s’offre le petit luxe de respirer.

Nebbia est en supplémentaires les 7, 8, 9, 10 et 11 octobre. Comme Seuls se termine le 4 octobre, Wajdi aura peut-être le temps d’aller voir le spectacle. Il adorerait, des étoiles filantes traversent souvent la scène…

« Si un homme, par le plus grand des hasards, croisait un jour, par exemple au sortir d’un épais brouillard, l’enfant qu’il avait été, et si tous les deux se reconnaissaient comme tels, et bien, ils s’écrouleraient aussitôt la tête contre le sol, l’homme de désespoir, l’enfant de frayeur. » C’est ainsi que Mouawad exprime le désenchantement. Mais vous savez comment se dit brouillard en italien? Nebbia. Peut-être y a-t-il encore un peu d’espoir alors…
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Seuls : Texte, mise en scène et jeu de Wajdi Mouawad, du 9 septembre au 4 octobre 2008 au Théâtre d’Aujourd’hui.

Nebbia : Écriture et mise en scène de Daniele Finzi Pasca, Cirque Éloize en coproduction avec Teatro Sunil, du 9 septembre au 4 octobre 2008 au TNM, supplémentaires les 7, 8, 9, 10 et 11 octobre. Crédit photo : Valérie Remise.
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*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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