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La petite pièce en haut de l’escalier

Certains enfants sont de petites éponges qui, le jour, absorbent tout ce que la vie reflète d’inconsistant et de vain. De petites éponges qui, la nuit, ont bien du mal à s’endormir et se dessèchent en pleurant tout bas leur malaise et leur incompréhension. Il n’y a pas de mots à mettre sur ces larmes. Elles sont là, comme tout le reste, sans véritable bonne raison…

Grâce rencontre Henri, un homme complètement épris d’elle, qui lui offre un palace de vingt-huit pièces avec piscine et grands jardins. Son quotidien regorge alors d’amour, de fleurs, de temps libre, de grands bains sur pattes et d’oisiveté. Noces, dentelles, vacances, boutiques et… et après?? On fait quoi, après? On signifie quoi?

Enfant, Grâce pleurait la nuit dans son lit. Elle a grandi, les interrogations en elle aussi, et les larmes ne sont jamais parties. Des larmes que sa sœur Anne qualifie de crocodile. Peut-être, mais des larmes quand même. Des larmes qui persistent, même si la mère de Grâce, folle de joie pour sa fille, lui assure qu’elle sera désormais comblée par cette vie de conte de fées.
« Dans une maison immense, il y a un escalier dérobé. En haut de l’escalier, il y a un couloir étroit. Au bout du couloir étroit, il y a une porte fermée. Devant la porte fermée, il y a Grâce, qui regarde, comme hypnotisée. » Henri défend à Grâce de pénétrer dans cette pièce et, dès l’instant où l’interdiction est posée, bien qu’il y ait vingt-sept autres salles où tout est permis, Grâce n’a qu’une seule idée : franchir l’unique porte proscrite de la résidence.

« Grâce est dans une belle grande maison remplie de pièces lumineuses, alors pourquoi a-t-elle besoin d’aller dans cette petite pièce interdite en haut de l’escalier? Ça m’intéressait parce qu’on est justement dans une société d’abondance, on a accès à tant de choses. Grâce est une jeune femme comblée. Je voulais savoir ce qui l’attirait à cet endroit comme un aimant. Et s’il est question d’abondance, il est question du manque aussi. Peut-être qu’elle ouvre la porte pour répondre à un sentiment de manque. », explique l’auteure québécoise Carole Fréchette, dont le thème initial de l’œuvre s’inspire du conte Barbe-Bleue de Perrault.

La relation entre les personnages des deux sœurs est également intéressante. Anne est brusque avec Grâce, n’aime pas son Henri, n’accorde pas attention à ses questionnements, cherche constamment à en réduire l’ampleur, comme si elle n’en saisissait rien. Mais à mon sens, Anne comprend trop bien tous les tourments de sa soeur, les a vécus avant elle et ferait tout pour les lui cacher, pour qu’elle n’en soit jamais atteinte, jamais affectée. Parce que c’est viscéral : quand on a une sœur, on veut la protéger.

L’écriture de Fréchette nous plonge dans la tête de Grâce, dans son introspection, dans l’écho des paroles de son entourage. Une perspective originale, un décor de blancheur, une musique omniprésente soignée… le tout devient vite prenant et donne une belle baffe sur la joue de tous ceux qui perçoivent l’amour comme une finalité, comme un casse-tête d’un seul morceau. Ceux qui se disent que leur bonheur sera complet et hermétique le jour où ils seront deux pour toujours.

Grâce demande souvent à sa sœur : « C’est quoi, des vraies larmes? ». Les vraies larmes sont celles qui se trouvent dans la petite pièce en haut de l’escalier… Et le sens, le véritable accomplissement, est celui que l’on commence à discerner une fois la pièce traversée.

*****

« Toi tu es mon amant de Lady Chatterley… Très érotique, très effrayant, tu me fais plaisir très longtemps. Tu m’offres mille roses, tu me promets mille choses… Mais le bonheur m’ennuie… Et de plus les fleurs me donnent envie de mourir… » (Stereo Total, Morose)
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La petite pièce en haut de l’escalier
De Carole Fréchette, mise en scène de Lorraine Pintal.
Avec Isabelle Blais, Henri Chassé, Tania Kontoyanni, Julie Perreault, Jean Régnier et Louise Turcot.
Du 4 au 29 mars 2008 au TNM.
Crédit photo : Yves Renaud.
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Critique artistique suivante : 806

Mots-clés : Théâtre (92)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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