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Le projet Andersen

Frédéric Lapointe est un écrivain québécois albinos en peine d’amour. Sa conjointe est partie et ne lui donne plus de nouvelles depuis deux mois, après une relation de seize ans. Il reçoit alors une offre de l’Opéra Garnier. On lui propose d’écrire le livret d’un opéra pour enfants tiré d’un conte d’Andersen. Frédéric accepte et débarque à Paris.

Partir en voyage pour meubler une époque trouble et transitoire de sa vie est une démarche adorablement naïve. On quitte avec l’idée ingénue que l’on trouvera là-bas le calme pour réfléchir et reformuler un sens limpide à son existence ; on se voit déjà revenir en force, illuminé, délesté de ce sentiment de perdition et de tous ces doutes accaparants… Et quand la destination s’appelle Paris, alors là… la démarche est encore plus illusoire! Risquée, même. Tant de splendeur, d’élégance, d’histoire et de lettres… Marcher dans Paris sans finir par se sentir inculte et insignifiant relève de l’exploit. Cette ville est trop lourde à porter, écrasante de merveilles, le dernier endroit où aller quand on se cherche une contenance, une autre vérité, une nouvelle confiance. Tu veux mon avis, Fred? T’es mal barré! Je crois que ton projet à toi est voué à l’échec…

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En 2005, la Fondation Hans Christian Andersen commande à Robert Lepage un spectacle solo pour marquer le 200e anniversaire de naissance de l’auteur danois des célèbres contes. Deux ans plus tard, c’est le comédien Yves Jacques qui se promène avec une maîtrise impressionnante entre les quatre personnages de la pièce : un librettiste québécois, un directeur d’Opéra français, un concierge maghrébin et, évidemment, un conteur danois. On fait ainsi avec eux une balade fulgurante et douce-amère parmi les croche-pieds d’enfance qui les font encore trébucher aujourd’hui, les ombres encombrantes qu’ils ne savent pas chasser et les faux espoirs poussiéreux dont ils s’enveloppent sans jamais trouver le courage de s’en détacher.
Lepage a davantage teinté sa pièce de la biographie que de l’œuvre d’Andersen en y intégrant l’influence de ses multiples voyages, son besoin de reconnaissance par ses contemporains et ses relations sentimentales quasi-stériles. On y retrouve aussi son très curieux rapport aux enfants : plus on creuse dans les écrits d’Andersen, plus la ligne séparant ce qui est destiné aux enfants de ce qui est destiné aux adultes se fait mince…

Andersen disait de lui-même qu’il était « doué d’une riche imagination », qu’il savait comment « embellir et arranger des pensées et des sentiments », mais se plaignait de manquer de « force créatrice ». Il voulait dire par là que son imagination fougueuse avait bien du mal à se soumettre aux contraintes du genre romanesque. Son génie est d’avoir su renouveler le conte populaire pour se créer un cadre très souple, une structure sur mesure permettant à tout son talent de s’étendre. « J’ai une quantité de matière, plus que pour tout autre genre littéraire ; j’ai souvent l’impression que chaque palissade, chaque petite fleur me disent : Regarde-moi un peu, et mon histoire se révélera à toi! Alors si je le veux, je tiens une histoire! », expliquait Andersen. En 1835, le physicien danois Orsted, son ami et mentor, lui prédisait que ses contes le rendraient immortel… Avec un total de cent cinquante-six contes traduits dans toutes les langues de la terre, Orsted avait vu juste.

Sont incorporés au Projet des thèmes comme la peur de mettre un enfant au monde, l’impossibilité d’évoluer au même rythme que la personne aimée et ce perpétuel sujet du voyage ou, pour citer Lepage, comment « partir à l’extérieur pour mieux comprendre l’intérieur ». En ajoutant à cela les stéréotypes du Français verbomoteur qui s’écoute parler et de l’animal domestique qui colmate la solitude de son maître, et avec un dénouement que l’on avait deviné deux heures plus tôt, ne reste plus qu’à se demander comment le « grand » Robert Lepage ose-t-il écrire autant de clichés. Parce qu’il sait très bien les écrire et nous en faire rire, me répondrait-on sûrement…
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Le Projet Andersen, Conception et mise en scène de Robert Lepage, avec Yves Jacques. Du 25 octobre au 3 novembre 2007 au TNM, supplémentaires du 6 au 10 novembre 2007.
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Photos : L’Opéra Garnier, Paris, août 2007, par Maude Boillot.
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