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Le gros bout du bâton

Ah, ce sale sentiment d’incertitude, celui qui vous tenaille autant les tripes que le cœur en amour. Est-ce ce que vivent actuellement les grands tenants du pétrole albertain, se demandant s’ils arriveront à écouler leurs barils maintenant trop polluants pour les États-Unis? S’interrogent-ils sur l’avenir de leur entreprise (voire de leur famille) comme je me demande où serai-je dans quelques mois, finissant dans le brouillard avec un niveau d’embauche inversement proportionnel à mon ambition d’avoir en banque mon premier million avant trente ans? Sans doute vous demandez vous comment j’ose faire un rapprochement entre les égarements passionnés des amoureux et ceux calculateurs des économistes, et vous devriez bien le faire. Et bien c’est que je mélange les livres traitant de crise de la trentaine avec les articles froids des manchettes, et tout ça sous fond sonore de The Doors, en souhaitant que le mélange ainsi créé respire d’une présence d’esprit réaliste tout en étant teinté d’humanisme. En fait, j’ai le spleen en boule-de-neige, comme dirait Jean Dion, ce qui fait que je ne peux pas m’empêcher de faire quelques liens douteux.

Tout ça pour en revenir aux faits, après des années à accuser les Américains de détruire notre planète, alors que La Presse titre en manchette que le gouvernement Bush trouve le pétrole albertain trop polluant (La Presse, 16 janvier 2008), je sens maintenant une petite résistance à crier trop rapidement « Ah, les écœurants! Ils veulent plus de notre pétrole! ». Évidemment, côté environnemental, ils ne nous apprennent rien qu’on ne savait déjà : l’émission « Du sable dans l’engrenage » présenté par Zone Libre en janvier dernier présentait un portrait assez peu reluisant, précisant entre autres que la production de pétrole à partir des sables bitumeux présente trois fois plus d’émissions de GES que l’extraction classique du pétrole (par contre La Presse ne parle que de 20%). On y apprenait aussi que les États-Unis aimeraient voir rapidement la production actuelle de barils de pétrole de l’Alberta quintupler. Mais maintenant, que faut-il penser de tout cela? Mon premier réflexe, c’est de tout nier, comme un père voudra nier que son fils a mis une raclée à un copain de classe, en s’insultant : « non, pas mon fils, il n’est pas comme ça! » Et bien oui, monsieur. Votre fils vole l’argent du dîner de ses amis pour s’acheter de la drogue, et l’exploitation des sables bitumineux détruit la forêt boréale albertaine, pollue la rivière Athabasca et produit tellement de gaz à effet de serre que même les Américains n’ont plus la conscience tranquille. Et maintenant que faire? S’activer, bien sûr, rendre les procédés de transformation moins polluants, encadrer l’exploitation pour qu’elle soit respectueuse de l’environnement, et s’arrêter une seconde pour prendre conscience qu’on agit comme le chien de poche des Américains, et introduire le poids de nos valeurs dans les relations que nous entretenons avec eux. Sommes-nous obligés d’entreprendre de coûteuses améliorations qui rendront l’exploitation des sables bitumineux plus propre? Non, car la Chine se ferait sans doute un plaisir de combler ses besoins énergétiques avec nos ressources, polluantes ou pas. Mais le Canada, tout comme le Québec ,devrait s’animer du rôle d’exemple qu’il a longtemps eu comme pays sage de neutralité, et pourquoi pas en s’appliquant à faire une exploitation verte de ses ressources. Les éléments sont en place : bourses du carbone, tendance vers tout ce qui est vert, un marché peut-être créé ici qui valoriserait le propre tout en étant rentable, et en prenant les rênes de ce changement, on se retrouverait à prendre le gros bout du bâton.

Malheureusement, ma pensée s’arrête ici car je n’ai rien d’autre à avancer. Je me dis plus ou moins « en berne » depuis les dernières élections provinciales, après avoir atteint un sommet de désabusement. Quelques uns m’ont déjà passé des remarques bien adroites du genre «change de disque» voulant dire à la fois que j’étais ringard et un peu con de m’attarder après déjà plusieurs mois sur le résultat des élections provinciales. Et bien soit, j’ose croire qu’un résultat de merde en avril 2007 reste un résultat de merde en janvier 2008, et ce n’est pas ce que je lis dans les journaux qui me remontera le moral. C’est pourquoi j’ai beau penser que par les temps qui courent, je crois qu’il faut prendre le devant sur les changements à venir, de là à penser qu’on puisse y arriver, je vais avoir le temps de m’exiler de nouveau avant d’y croire.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.