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Anne Frank et l’îlot d’abando

Jusqu’au 4 novembre 2007 sera présentée la version anglaise de l’adaptation théâtrale du journal intime le plus reconnu sur le plan international, celui relatant la vie d’une jeune juive, Anne Frank, et sa famille deux années durant à l’abri de l’occupation allemande. Le somptueux théâtre Leanor and Alvin Segal en a fait la pièce d’inauguration de sa saison 2007-2008 et du même coup célèbre l’aboutissement d’un grand projet : la création du Segal Centre for Performing Arts.

Ann Frank (1929-45) mourut du typhus en Mars 1945, quelques jours seulement après que les Britanniques aient percés les frontières allemandes et soient parvenus aux camps de détention. Son père, Otto, fut le seul survivant des deux familles qui se seront tapies dans le grenier-cachette de ce qui avait été le bureau de travail d’Otto depuis le relogement de la famille Frank à Amsterdam en 1933. Ce dernier y retrouvera le journal intime de sa plus jeune fille, Anne, après la fin de la guerre. Les écrits d’Anne ont depuis été publiés dans plus de soixante langues et ont donné naissance à de nombreuses pièces de théâtre, productions télévisées, et même à un opéra.

Durant deux ans, ces huit personnes se seront entassées dans un grenier, ils se seront plongés dans la plus totale noirceur et le plus grand silence durant le jour afin d’éviter d’être identifiés. La forte proximité et le déficit conséquent d’intimité n’aurait pu être dévoilés avec autant de réalisme sans le décor d’envergure qui couvre la scène du théâtre Leanor and Alvin Segal de long en large, sur trois planchers. Les planchettes étaient suffisamment espacées pour que la lumière animant le bureau de travail au premier soit diffractée au deuxième, suffisamment sèches pour que chaque pas chaussé représente une menace en soi pour la survie des logeurs, recréant ainsi la scène telle qu’elle devait être cinquante ans plus tôt. Tous les moindres détails du décor ont été travaillés : fausses poutres, divisions simulées, cachet de début du vingtième siècle, etc.

Natasha Greenblatt (Anne Frank) avait certes le rôle le plus inusité dans de telles circonstances. Enjouée, envisageant la partie de cachette des mois à venir comme une « aventure », blaguant, dansant, virevoltant et sautant à toutes heures, Anne était un soleil bien centré au milieu d’engouffrant ténèbres, d’un oncle ne pouvant s’empêcher de manger la nourriture pourtant fortement rationnée la nuit venue, de son partenaire de chambre jusqu’alors inconnu de la famille, de sa faible mère incapable d’aucun espoir. Serait-ce simplement son innocence d’adolescente ou bien une facilité à amplifier les moindres parcelles de beau et de bien dans les affres de ce génocide qui lui fit raviver à plusieurs reprises ces âmes déjà condamnées, bien que de manière parfois si maladroite ?

Nicholas Rice (Otto Frank) sut admirablement personnifié l’attitude posée, calme, placide même, du père Frank, réel pilier du cercle de réfugiés. Anne s’y blottit maintes fois pour y retrouver la joie de (sur)vivre qui jamais ne mourrait malgré les difficultés, les affrontements et sa vie d’adolescente. À cet égard, Gianpaolo Venuta (Peter, fils unique de la deuxième famille) répond par une timidité qui fut néanmoins pour Anne franchement charismatique. À travers la tension omniprésente dans la maison, le manque d’intimité, le regard des parents et les pulsions libidinales des deux parties germa une vraie histoire d’amour bien rendue par le jeu des acteurs. Valsant entre la crainte pesante d’être surpris par la police allemande et ce délicat sentiment de papillons dans le ventre, le va-et-vient entre Anne et Peter donne naissance à un réel îlot d’abandon au cœur d’un océan de soucis.

D’un point de vue historique, le livre-journal lui-même vaut nettement plus que son pesant d’or. Y ajouter la dimension théâtrale surpasse toutes attentes, et la présente distribution d’acteurs rend fièrement la chandelle. Dans la même veine qu’Aurore l’enfant martyre, Le journal d’Anne Frank véhicule une dure réalité, inévitablement choquante, mais faisant néanmoins partie intégrante des émotions humaines. Au lieu de nous désensibiliser, ces œuvres nous sensibilisent et, avec un peu chance, nous rendent plus humains et plus forts en face des injustices; si elles nous désensibilisent jamais, ce sera plutôt pour nous apprendre à discerner ce dont nous devons nous détacher afin de nous rendre plus heureux malgré les injustices.

Mots-clés : Théâtre (92)

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