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Fratrie à double tranchant

Être frère, c’est fraterniser; mais fraterniser, réellement, ce n’est jamais que s’aimer comme des frères. C’est le lien qui unie une personne à une autre au-delà de la haine qui parfois pointe. Qu’est-il ce lien ? Est-ce de l’amour ? Est plus fort que cela ? La relation entre Caïn et Abel finit ultimement dans le sang – aurait-ce pu en être autrement ?

Moitié-moitié est la dernière partie d’une trilogie entreprise par le réalisateur Kristian Frédric, une adaptation du texte de l’australien Daniel Keene. La première de cette coproduction France-Suisse-Canada était présentée à l’Usine C ce mardi 25 septembre 2007. Un thème central lie la trilogie qui se termine avec Moitié-moitié : tensions et tentative de réconciliation fraternelle. Inspiré par le récit chrétien, Frédric souhaitait néanmoins éviter le bain de sang.

Deux demi-frères, issus de pères différents qui n’ont eu comme seul point de rencontre « le bassin de notre mère, » de dire le plus vieux des frères en se projetant lui-même le bassin vers la table en bois, un sourire scellant le cynisme de ses propos, se retrouvent après 10 ans de vie éloignés l’un de l’autre. La réunion des deux hommes s’articule au centre de la cuisine familiale, maintenant vide des parents qui lui ont donné naissance. Maman étant morte, c’est par une tentative de transplantation de ses sépultures dans la cuisine que l’aîné espère inconsciemment rapprocher les parties.
« Tout est mort dans le jardin de la cour arrière, » dit Ned. Alors Luc entreprend de lui redonner vie à même le plancher de la cuisine, avec la terre qui recouvre aujourd’hui le tombeau maternel. Même les ossements sont déplacés. Tranquillement, Ned, le plus jeune, se laisse tenter par le projet et met la main à la pâte. À mesure que naît le jardin se constitue, à partir de tuyauterie et autres morceaux de cuisine, un arbre. Ou plutôt la naissance, une naissance difficile. Ce n’est que lorsque le projet est mis à terme qu’il se dévoile réellement. Ce projet, il est entièrement privé : les frères s’isolent, quittent le monde extérieur : la cuisine explose et les pans de murs roulent dans l’obscurité de fond de scène – inattendu. Certainement, c’est le clou du spectacle.

La tension persiste entre les frères : Ned harcèle de questions son frangin, cherchant désespérément à savoir ce qui advint de ses 10 dernières années et ce qui, en définitive, peut bien les unir un à un; il est abrupt et cassant dans son approche, mais sensible en-dessous. Des souvenirs d’enfance guide inconsciemment sa quête ; il cherche son reflet dans son frère – et lui dans le sien. « Mais toute description n’est-elle pas réductrice ? », demande-t-il. Luc est plutôt nonchalant ; croyant de pas avoir aucuns comptes à rendre, il s’impose, toutefois avec l’air rachitique et fatigué de celui qui a connu de durs moments ; sa voix râle presque, son corps titube pratiquement.

Un arrière-plan sonore lourd, engouffrant, semblant provenir de profondes catacombes, entrecoupe les nombreuses scènes de la pièce. Tantôt il sera substitué par un bruit d’avion, tantôt par un vent moyen qui souffle – lugubre et écrasant. En avant-plan, un jeu sidérant, à couper le souffle. Le spectateur est subjugué par l’opposition qui s’installe entre les frères, car il s’agit d’une opposition de contraires qui s’attirent. Vraiment, au-delà du texte, et du décor qui se meut et éclate, il faut donner une fière chandelle aux deux comédiens qui ont littéralement su s’ouvrir eux-mêmes au public.

Cinq fois Bravo !

Mots-clés : Théâtre (92)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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