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Le vide interstellaire

La télé est réalité. Ce qui s’y passe n’est que le reflet imagé de ce qui se déroule quotidiennement dans le monde. Notre époque en est bénie. Elle est celle où nous pouvons confortablement suivre une guerre depuis notre salon. Il y a un siècle à peine, il fallait se déplacer jusqu’aux tranchées pour voir se charcuter les hommes. Aujourd’hui c’est la guerre qui se déplace, qui se dérange pour nous. Mais elle est courtoise, la guerre. Elle fait attention. En se dérangeant, elle fait tout pour point nous déranger. Elle s’arrête aussitôt que nous changeons de canal, et elle laisse gentiment place à une discussion philo-idiote portant sur le port du chandail bedaine dans les secondaires.
Oui, la télé est la réalité. En tout cas, c’est ce qu’elle essaie de nous faire croire. Et elle y réussit plutôt bien, puisque la plupart d’entre nous croyons sans grande peine ce qu’on nous y étale, et nous le faisons avec une crédulité telle qu’elle ferait pâlir un prosélyte zélé.

J’évoquais récemment ce fait cocasse : une présentatrice de Radio Canada annonçait, sans sourciller, que quelque 500 étudiants de Polytechnique avaient consommé 2900 caisses de bière en 7 heures ; la journaliste n’avait pas considéré que ce fût humainement impossible, et n’avait pas jugé utile de questionner l’information. Rappelons que personne n’avait mis le holà à ce journalisme mal documenté et inconsistant. En vérité, ce n’est de l’intérêt de personne. Le journalisme de sensation (journalisme d’autant plus affranchi de la rigueur qu’il est instantané et amnésique) a le pouvoir de la masse qui l’accrédite et de l’intérêt qu’il suscite. La télé journalistique est oublieuse de ce qu’elle dit la veille; elle ne craint jamais de se contredire car personne ne lui tient rigueur. Elle est la réalité et la réalité est contradictoire.

Cette réalité télévisuelle, la doctrine de l’absolue vérité sur écran cathodique, a garni son éventail de ce que nombre de critiques ont qualifié de télé-poubelle : le voyeurisme de bas étages, celui où on demande à d’illustres inconnus d’exposer leurs miches avec l’impudeur que requiert le regard curieux, sinon inquisiteur, de millions de téléspectateurs. La somme des insipidités du quotidien d’anonymes sans intérêt attire d’autant plus qu’elle nous renvoie à notre plus simple expression ; elle éveille en nous le sentiment que notre insignifiance est justifiée puisqu’elle est télévisée. Ce qu’elle justifie néanmoins, c’est le réalisme télévisuel, puisque la vie s’étale insensiblement devant notre intrigue. Le monde et l’image se confondent d’autant plus.
Elle m’inquiète cette télévision. Je reviens encore à l’actualité, au journalisme par satellite. Godard disait : « Le cinéma, c’est la vérité 24 fois par secondes ». La télévision, elle, c’est le mensonge 30 fois par seconde. Il n’est pas inutile de rappeler combien la télévision nous a menti.

Le 17 décembre 1989, le régime roumain ouvrait le feu sur des manifestants anticommunistes. Les faits de Timisoara avaient éveillé la curiosité des téléspectateurs, mais il n’était pas possible de voir les images. Les images, elles, pouvaient néanmoins être créées. Et les journalistes télévisuels n’éprouvaient aucune gêne à le faire, d’autant plus que la télévision n’est pas tributaire de déontologie. Alors quitte à filmer un charnier, nos faiseurs d’images ont déterré des cadavres et les ont filmés. L’actualité est devenue mise en scène, et ce fut le cas à Timisoara. Racoleuse, la télévision poussait l’information dans ses derniers retranchements, surévaluant les chiffres en relayant de par le monde qu’il y avait eu 1000 morts et 3000 blessés, alors que l’on saura plus tard qu’ils n’étaient que 93 victimes[ [Voir l’article de wikipedia sur le sujet ]]…

J’aime la télévision quand elle se questionne, quand elle se remet en question, comme c’était encore le cas en France jusqu’en mai dernier, où l’émission Arrêt sur images décortiquait les manipulations télévisuelles. J’aime la télévision quand elle prend le soin de rappeler à l’audience de demeurer critique, comme en Belgique quand elle feint une sécession nationale. Il n’est pas dangereux que les téléspectateurs cessent de faire confiance à leur poste hertzien, c’est indispensable. J’aime la télévision quand elle ne se pose pas en oracle, car le mensonge des médias de masse nous guette. Et il nous guettait pas plus tard qu’il y a un mois dans cette affaire Alexis Debat qui fait aujourd’hui les manchettes [ [Voir l’article de wikipedia sur Alexis Debat ]].

Ce journaliste illustre, chroniqueur au Time, au L.A. Time, journaliste pour ABC News, auteur de nombre d’entrevues des grands de ce monde pour International Politics, spécialiste en terrorisme international au Nixon Center, ce journaliste que tout le monde adulait n’était qu’un imposteur. Son CV était bidon. Les entrevues étaient fausses, inventées. Il n’a jamais rencontré ni Bill Gates ni Clinton. Ce n’est pas sans rappeler la fausse entrevue télévisée de Fidel Castro par le célèbre PPDA. Et pourtant, les papiers de Alexis Debat font encore autorité, puisqu’ils servent à appuyer des documents officiels, telle que La politique canadienne de sécurité nationale[ Voir ce document en format [PDF et le nombre de citations d’Alexis Debat]] et d’autres au Ministère de la défense italienne [[Voir les documents rédigés par Alexis Debat sur http://catalogo.casd.difesa.it/Auteur.htm?numrec=061017946929970 ]].

Aussi, quand la télévision s’adonne aux basses vilénies de nous présenter le cul de jeunes boutonneux en mal d’amour, j’avoue en rougissant préférer me mettre à poil chez moi et me regarder les fesses dans la glace.

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