Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Eastern Promises de David Cronenberg : une arme à double tranchant

À Londres, lors d’une lugubre nuit de décembre, une prostituée de 14 ans meurt en donnant naissance à un bébé. La sage-femme en service, Anna (Naomi Watts) décide d’en savoir plus sur la jeune fille, qui n’avait pas de pièce d’identité sur elle, sauf un journal intime et la carte d’affaire d’un restaurant. Ses recherches l’amèneront à découvrir que le propriétaire de l’établissement, Semyon est le chef d’une organisation maffieuse russe impliquée dans le trafic d’humains dans laquelle oeuvre également le fils de Semyon, Kirill (Vincent Cassel) ainsi que son chauffeur Nikolaï (Viggo Mortensen).

Sur une trame assez simple en surface, Eastern Promises, le nouveau film de David Cronenberg, ne ressemble à priori pas à du Cronenberg. À priori seulement car le roi du faux-semblant s’amuse toujours et continue à explorer les méandres du cerveau humain, en usant d’outils qui lui sont chers : la violence et le rapport ambigu à la réalité. Le réalisateur canadien réussit ainsi à faire d’une pierre deux coups : se refaire une santé commerciale (son dernier film, A History of Violence était déjà un relatif succès aux box-office) tout en demeurant fidèle aux thèmes qui font sa marque de fabrique.

Comme dans A History of Violence, les personnages d’Eastern Promises portent sur eux leurs valeurs morales. Le jeu de Cronenberg consiste à créer des nuances en utilisant la mise en scène, les maquillages et les dialogues (affreux accent russe dont sont affublés les maffieux) comme autant d’élément de stigmatisation. En d’autres mots, il est facile de reconnaître au premier coup d’œil qui est le héros et qui est le vilain. C’est la règle d’or du cinéma hollywoodien, mais Cronenberg la pousse à son extrême en jouant sur l’ambiguïté des personnages et en changeant ponctuellement les valeurs qu’ils portent en eux. Cette façon de faire a le mérite de mêler les cartes et d’interroger l’esprit critique du cinéphile habitué à un traitement psychologique de surface et d’un manichéisme infantilisant.

Les quelques scènes d’une violence inouïe qui ponctuent le film nous renvoient aux habituels délires gores du réalisateur : gorges tranchées, membres découpés, yeux perforés. Nous sommes en terrain connu, à la différence près que contrairement à des films comme Shivers ou The Fly, Cronenberg ne se réfugie plus derrière les codes cinématographiques du film fantastique ou d’horreur, mais expose plutôt une violence « réaliste » qui est du coup beaucoup plus dérangeante.

Pas étonnant de constater également que la sexualité présentée dans Eastern Promises soit montrée sous un angle cruel ou « pervers » à l’image de l’homosexualité violemment refoulée de Kirill ou du traitement réservé aux jeunes prostituées. Comme si la sexualité chez Cronenberg ne pouvait être tout bonnement romantique ou simplement répondre à l’esthétique des canons hollywoodiens, mais devait plutôt servir de véhicule nous renvoyant constamment à nos désirs les plus ambigus, nos pulsions et nos contradictions les plus enfouies et les plus sombres.
Cronenberg s’attache à produire un cinéma dénué de jugement moral. L’œil de sa caméra est là pour montrer, jamais pour démontrer. À aucun moment du film, la violence n’est condamnée, expliquée ou justifiée. Débarrassé des lourds discours moralisateurs et inutiles que l’on retrouve plus souvent qu’autrement dans le cinéma actuel (voir l’exemple affligeant de The Constant Gardener), le spectateur se voit proposer de vivre le film à travers ses propres sensations et faire par la suite l’effort de réflexion qui le mènera à tirer ses propres conclusions du sujet. C’est aussi à cela que l’on reconnaît les bons réalisateurs.

Finalement, d’un point de vue formel, la réalisation, sobre et économe est supportée par des acteurs évoluant sur la bonne tonalité (mention à Viggo Mortensen). Les décors et l’éclairage contribuent à renforcer l’ambiance lourde et ténébreuse d’un Londres méconnaissable. Bref, un art de la mise en scène simple mais efficace qui représente un peu tout ce qu’on est incapable de faire ici au Québec depuis trente ans.

Mots-clés : Cinéma (60) Morale (2)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

Le Polyscope en PDF+