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La mouette

« Il croyait au malheur parce qu’il était seul. L’espoir a besoin d’être deux. Toutes les lois des grands nombres commencent dans cette certitude. »* Admettez cet axiome mathématique et ne cherchez pas d’espoir dans La mouette : vous n’en trouverez aucune trace car chacun des personnages de cette pièce de Tchekhov est effroyablement seul.

Pire que seul au monde, chacun est seul dans son monde. Tréplev est seul dans une bulle artistique qu’il cherche à rénover. Sa mère Arkadina, actrice connue, est seule dans sa phobie de vieillir. L’écrivain Trigorine est seul dans son questionnement littéraire. Quant à Nina, dite la mouette, celle-ci est seule dans son désir de fuite, dans son rêve acharné de devenir une célébrité. Tous les quatre ne sont liés que par un mince fil très fragile, celui de l’égocentrisme. Un fil qui empêche toute rencontre sincère, tout contact apaisant, car il n’unit pas, il enchaîne.

Chacun est obnubilé par ses insatisfactions, ses tourments, ses malheurs, ses angoisses. Chacun passe ses souffrances au microscope et les examine intensément. Plus ils se referment ainsi sur eux-mêmes, plus ils souffrent, et plus ils souffrent, plus ils se referment sur eux-mêmes. Un manège qui, une fois en mouvement, est difficile à stopper et qui, à force de tourner, donne la pire des nausées. La nausée existentielle, celle qui fait dire aux personnages qu’ils sont « en deuil de leur propre vie ».

Tchekhov a écrit La mouette en 1898 mais la vision tranchante de ce monstre de lucidité échancre des thèmes qui, au fil des siècles, demeurent immuables. Son verdict sur l’amour est particulièrement inexorable. Macha, fille des intendants de la maison, est passionnément amoureuse de Tréplev, qui lui est fou de Nina, laquelle est éprise de Trigorine… Comme une cascade de dominos, ils se cognent les uns aux autres et finissent tous par s’effondrer. Dans La mouette, l’amour est un mur contre lequel on ne peut que se fracasser, une impasse que l’on se blesse encore davantage à essayer de contourner.

Anton Tchekhov est un auteur à maudire. Depuis vendredi soir dernier, sa mouette ne cesse de me hurler cette question dans les oreilles : les gens les plus heureux sont-ils les plus résignés ?

Soyez braves, allez encaisser ce magnifique coup de cafard au TNM. En attendant un éventuel retour du printemps et de ses hirondelles…
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*Je suis consciente que cela fait trois critiques de théâtre consécutives que je rehausse d’une citation de Romain Gary. Je m’excuse auprès de ceux qui commencent à me trouver redondante mais je vis ces jours-ci de troublants hasards littéraires auxquels je ne réussis pas à me soustraire…
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La mouette, d’Anton Tchekhov.
Texte français : Elizabeth Bourget et René Gingras.
Mise en scène : Yves Desgagnés.
Avec Jean-Pierre Chartrand, Henri Chassé, Michel Dumont, Kathleen Fortin, Maxim Gaudette, Maude Guérin, Roger La Rue, Jean-Sébastien Lavoie, Patricia Nolin, Gérard Poirier, Catherine Trudeau.
Au TNM du 6 au 31 mars 2007.
Crédit photo : Yves Renaud.
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Critique artistique suivante : 621




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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