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Son visage soudain exprimant de l’intérêt

Amorce: La Chapelle présente du 16 février au 3 mars 2007 la dernière production de la compagnie de théâtre Pétrus, Son visage soudain exprimant de l’intérêt. La pièce qui ne dit mot néanmoins en dit long sur la solitude qui parfois nous ronge la vie.

C’est à travers un mutisme déconcertant que les spectateurs sont introduits à l’univers de Franz Xaver Kroetz et Philippe Ducros, auteurs. En effet, il est peu fréquent que le théâtre se fasse exclusivement sans paroles.

La structure de la pièce se compose de deux parties ou récits chronologiquement disjoints dans lesquels évoluent deux personnages seuls. L’espace théâtral se constitue d’une pièce combinant chambre, salle de bain et salle à manger, et accueille successivement les deux personnages. La structure matérielle est minimalisée et inclue un écran sur lequel sont d’abord projetés une fenêtre donnant vue sur la ruelle, puis un mur de chambre. Le silence qui accompagne les faits et gestes des personnages au retour d’une journée de travail et d’école illustre cette solitude qui emplit leur vie – ou plutôt le vide de leur vie. Chacun exécute mécaniquement une routine d’actions – manger, tricot, lecture, dormir – durant laquelle l’angoisse transpire et des manies obsessives-compulsives se manifestent.

D’entrée de jeu une femme entre sur scène, calme et posée, met la table de façon mécanique et très structurée. Serviette de table, couteau à la droite de la fourchette, les dents vers l’intérieur pour éviter de se couper. Elle fume une cigarette dont elle interrompt la combustion à quelques reprises et s’adonne au tricotage d’une écharpe. Les actions sont organisées par blocs entre lesquels s’insèrent des moments d’ennui, d’angoisse, de rien-à-faire et de réflexion. La femme fait sa toilette en vue d’un sommeil prochain qui, aussitôt entamé, est brusquement interrompu par l’une des obsessions du personnage – ses vêtements n’ont pas été rangés au bon endroit – qui soudainement décide d’avaler une bouteile entière de comprimés accompagnée d’alcool. Le téléphone sonne; un jeune homme demande à ce qu’on le rappelle.

Le deuxième personnage, un jeune adolescent, fait son entrée de jeu de manière précipitée, l’esprit préoccupé et le souffle haletant. Comme son homologue de la première partie, il s’adonne à des actions semblables, dans un ordre temporel quasi identique, conférant ainsi à la pièce un parallélisme significatif entre les récits. Après avoir débuté un casse-croûte, il remplit l’espace de musique qui ne suffit pas à remplir le vide et sera rapidement mis en sourdine. Il consulte un magazine Playboy, prend pose aux côtés de l’affiche centrale devant le miroir, s’imagine posséder le corps de la femme. Il nourrit à outrance son poisson. Le moment venu de se coucher, il téléphone à la dame.

Le mutisme s’avère approprié pour les émotions dont il n’existe pas de mots pour les décrire, pour les émotions qui sont le résultat non pas d’un événement momentané mais de toute l’histoire d’une vie et qui ne peuvent être expliquées de manière concise. La pièce fait réfléchir l’audience à la solitude qui accapare la vie de certains gens, à la séparation physique, mais aussi psychologique, du reste du monde. Du même coup, elle insiste qu’il faille briser ce silence.

Cependant, la forme théâtrale rend la pièce moins accessible. Effectivement, il faut savoir apprécier ce qui nous est offert sans quoi il est facile de passer outre la valeur réelle de la pièce: il faut savoir trouver ce qui se dit à travers le silence, s’approprier les états intérieurs des personnages, vivre l’angoisse qui les anime. En plus de l’abscence de paroles s’ajoute le lent déroulement des actions qui, dans son enchaînement mécanique, fait macérer les émotions, et du même coup risque de noyer le spectateur moins engagé par la forme. Si la structure particulière peut faire le succès de la pièce elle peut aisément en causer la perte. Néanmoins, dans le cadre des contraintes auxquelles les auteurs et réalisateurs se sont pliés la pièce demeure une réussite.




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