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Le Werther de Goethe remastérisé

Amorce: La compagnie allemande Gruppe Stemann relève depuis 10 ans le défi de répandre les écrits de Goethe. Elle présentait à l’Usine C Werther ! du 19 au 24 février 2007, un plaidoyer pour l’amour inconditionnel quelque soit l’époque.

L’adaptation du premier roman de Goethe est le fruit d’une association entre le comédien Philipp Hochmair et le metteur en scène Nicolas Stemann qui, depuis 1997, ne cesse d’initier et même de faire redécouvrir, à travers plus de 500 représentations internationales, un maître de la littérature allemande. Après avoir fait grande impression dans nombre de festivals européens, la pièce est importée pour la première fois en Amérique du Nord. Jouée en allemand, sous-titrée en français, elle séduit tant par la beauté d’un language, qui nous est si étranger que par le jeu lui-même.

Cette pièce, qui fut à l’occasion perçue comme autobiographique de par les nombreux parallèles qu’elle entretient avec la vie de l’auteur, relate les états d’esprit du jeune Werther, déchiré par un amour impossible qu’il entretient à l’égard d’une femme déjà fiancée. À travers un monologue souvent exprimé sous la forme d’entrées de journal intime, l’adaptation théâtrale élève le texte au-delà de la tragédie classique, le dynamise et crée un contact bien dosé avec le public, brisant de ce fait l’hermétisme contenu tant dans la forme que le contenu du texte original. De plus, la compagnie théâtrale a su donner un cachet québécois à sa pièce alors qu’au retour du fiancé Werther trinque au Caribou et quitte métaphoriquement sa belle en sortant de scène, adressant au public de maintes façons ses regrets de devoir quitter et insistant sur le fait qu’il ait passé « du criss de bon temps » en leur compagnie.

Le jeune Werther tombe amoureux de Charlotte dès la première rencontre, et bien qu’elle invoque le nom d’Albert, son fiancé, à plusieurs reprises, rien ne suffit pour soutirer à l’esprit du jeune allemand cette « image de perfection ». Il fera tout pour s’approprier les instants de solitude qui sont procurés à la belle par les déplacements d’Albert hors du pays, mais très tôt l’annonce du mariage remplace les rêveries de Werther par de profondes angoisses, suicidaires, desquelles il est fait prisonnier. L’authenticité d’un personnage qui s’abandonne mute aussitôt en la tyranie de ses sentiments, ce qui le mène ultimement à sa perte. Mais tout cela Werther le sait, ou presque.

Autant dans les moments de bonheur que de tourments, Hochmair établit un contact quasi sauvage avec l’audience. Alors que de réelles feuilles de laitue voleront jusqu’à atteindre les sièges, Werther, muni d’une arme qu’il aura fictivement dérobé à un spectateur, surprend le pulic d’une balle à blanc lors de ses excès suicidaires. Cette sauvagerie, débandade d’un esprit tiraillé par son amour impossible, se veut le véhicule de la personnalité que fut Goethe en tant qu’auteur. « Goethe était plus sauvage que Tarantino », mentionne le comédien.

Par un personnage qui se jette délibérément dans le fleuve de l’amour, au risque de se perdre lui-même, qui s’est approprié comme lecture de chevet Homère, Goethe critique Les Lumières qui s’acharnent à destituer la vie de sa beauté en échange d’une raison instrumentale. Il critique ces hommes qui agissent de telle sorte à « éliminer les derniers moments de liberté » de leur vie par des préoccupations futiles. Pour Goethe, la quête du monde extérieur doit se soumettre au bien-être individuel, sentimental. Précédant le mouvement classique aujourd’hui connu sous le nom de Weimar, promu par Johann Wolfgang von Goethe et Johann Christoph Friedrich von Schiller, Werther nous rappelle que le beau ne doit jamais se soumettre au conséquentiel, même au prix de mourir.

Le jeu d’acteur de Hochmair est à couvrir d’applaudissements. Le regard qu’il entretient avec son auditoire, son aisance avec l’imprévu, sa volubilité et sa maîtrise de l’espace scénique subjuguent littéralement. De toute évidence, l’acteur a su tirer profit des 10 dernières années de pratique, et le résultat final qui est offert n’est ni plus ni moins un homme qui se laisse porter par l’amour et le désespoir comme s’il le vivait réellement. Vraiment, bravo, et longue vie au spectacle – et à Werther !




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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