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De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Beuverie

C’était un samedi soir, j’étais l’invité d’amis québécois qui me conviaient à assister à un
« party » où l’on venait en grand nombre fêter la fin d’une dure session de labeur. À 21h00 donc, accompagné d’une bouteille de vin millésimée, un grand cru certifié, je me dirigeai chez cet ami qui avait la délicatesse de tolérer ma présence lors d’une soirée pure laine. Je me disais bien humblement que mon ami apprécierait mon attention et voulus faire de mon mieux pour ne pas lui laisser l’impression d’une pédanterie excessive. Aussi je ne parlai guère, sinon du bout des lèvres, ni du prix de la bouteille ni de ses mérites titulaires et gustatifs.

La soirée roulait et se déroulait jusqu’au moment où survint le choc. Le choc lorsque je les aperçus tous cramponnés à leurs diverses bouteilles d’alcool (vin, bière, fort,…) comme des rapaces, moi-même étais contraint de garder mes victuailles pour moi, l’hôte de ces lieux m’ayant vulgairement signifié de la boire ou de me l’enfoncer dans le cul. Ceux qui étaient pourvus, les mains dans les poches, conversaient le plus discrètement du monde et faisaient bien attention à ce qu’aucun coquin ne vienne s’abreuver à même LEUR réserve. Moi qui comptait goûter à plusieurs variétés de bières locales, m’intégrer par les papilles à ma société d’accueil, trinquer à la santé de toutes les jolies femmes que j’allais croiser ce soir, j’en étais réduit à me servir uniquement de ma bouteille, dont la saveur n’était pas pour me déplaire, mais je devais me résigner à le faire au compte-gouttes pour espérer au moins tenir jusqu’à 23h00, sous-peine d’être instantanément perforé de mille regards outrés par mon « abus » des bons usages de la camaraderie et des vertus du partage.

J’en fis d’ailleurs tout de suite l’expérience lorsqu’un imprudent commit l’erreur de se servir dans une caisse qui ne lui appartenait pas.

­— Hey estie, c’est MA « biare ». Va don’ t’en acheter une caisse au dépanneur.

­— Ouais mais c’est juste une bière, ça va!

­— Non, c’est MA ‘biare’, si tu veux LA « boère », ça va te couter 2$50’.
­— Maudit radin, tu peux la secouer et te la mettre là où je pense jusqu’à ce que les bulles te sortent par les oreilles!

Les deux antagonistes en vinrent aux mains. L’un cognait l’autre dégobillait. Moi je fis vite de prendre mes cliques et mes claques et m’en allai retrouver mon chat primordial et la chaleur humaine de mon foyer où j’étais bien mieux seul qu’accompagné.

La morale de l’histoire, c’est qu’au Québec, on se fend tellement le cul pour gagner sa croûte, on est tellement paralysé à l’idée de déplaire à son boss, on se demande tout le temps si on s’est assez bruni la langue pour bien paraître, que même si on n’est qu’un insignifiant petit commis chez METRO, la maudite paye à la fin du mois, il faut en profiter au maximum (après avoir, bien sûr, engraissé les banques, le proprio et tous plein d’importantes petites gens qu’il ne faut pas fâcher). Payer une bière à quelqu’un par simple amitié ? Jamais !

Ça me rappelle l’histoire des lucides. Les lucides, ces g ens éclairés qui ont signé un manifeste et qui savent de quoi ils parlent parce qu’ils ont des salaires à 6 ou 7 chiffres, sont de ces invités qui viennent au party avec trois caisses de Molson. Ils sirotent leurs avantages sociaux et autres stocks options et regardent de haut la mêlée. Dans leur barbe (pour les barbus parmi eux), entre leurs dents (pour ceux qui n’ont pas de dentier), ces grands maîtres méprisent les bonnes gens qui voudraient profiter des râteliers, boire ou manger ensemble, oublieux qu’ils sont de la primalité et des vertus du partage.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.