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Écrire au noir

La plume d’abord, un Waterman émaillé que m’avait offert mon père en me souhaitant la meilleure des chances en écriture, le plus bel outil de l’écrivain que je ne suis pas devenu, moi, cet écrivaillon qui s’échine pourtant à recharger l’arme de cartouches vendues par paquet de quatre, munitions épisodiques dont l’encre opaque, noire, ténébreuse, ranime semaine après semaine, et ceci depuis près de cinq ans déjà, l’amour désespéré du plaisir d’être lu, et le fait par d’intenses morsures d’éternité que laisse sur le papier cette plume, justement, ce Waterman qui, plus férocement que moi, aime à rallonger les phrases, à les rabouter par des virgules improbables, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la nausée, jusqu’à ce que, ni moi ni le lecteur, ne sachions de quoi il était question quand la phrase commençait, ce que nous ne saurons peut-être plus puisqu’elle s’allonge langoureusement, la phrase, se recroqueville, invite à pousser, telle une maîtresse tentatrice et équivoque, jamais satisfaite, toujours désireuse, aimant qu’on l’aime à satiété, mais elle-même jamais rassasiée, une phrase qui maintenant serpente un paragraphe, une phrase qui s’arrondit par l’effet des limites spatiales que lui imposent les colonnes, la gouttière, la police de caractère, toutes les contraintes du décevant outil de traitement de texte qui néglige le fait que, finalement, la plume, elle, s’accommode de tout support, je le sais, puisqu’elle m’a longtemps suivi, unique instrument d’écriture que je traînais avec désinvolture dans une poche revolver et que je dégainais pour prendre de soi-disant notes de cours sur de soi-disant pupitres, engin fragile qui me servait pour faire des graffitis d’un autre temps sur les strapontins du métro de Paris, entre Blanche et Place Pigalle, toujours anachroniques, la plume et moi, ajustant des poèmes en prose que la prose nous refusait, faisant par paragraphes incohérents des manifestes modernes de l’art pour l’art, y croyant sereinement quand on sait que Joyce est devenu ce grand écrivain, que Faulkner a réussi à subjuguer des générations d’auteurs, qu’Apollinaire a percé par ses calligrammes, car finalement, nous disions-nous, tous deux complices mais coupables, ce qui importe dans le mot, c’est le sens, celui qui naît de lui-même, intérieur à chaque lecture, l’intime de chaque lecteur qui joue le jeu, s’y prête, donne le timbre de sa voix et l’enveloppe charnelle de son émotion pour une virée postale dont nous ignorons tout et dont nous ne voulons rien savoir, en autant que nous aussi, oui, on nous foute la paix et nous permette de nous accommoder à notre façon des règles de la syntaxe et de la grammaire dont nous n’avons cure, ou, plus exactement, que nous transcendons par le sens, oublieux peut-être du lecteur qui renâcle souvent, se rebiffe, néglige prétentieusement que l’on prie sous ses yeux aux pieds de l’Éternel, l’Écriture, et rétorque par coups de talon ingrats, pieds qui n’étaient qu’argile et Dieu qui n’était que méprise et près duquel j’ai dû abandonner, pas plus tard qu’hier, mon Waterman, mes phrases longues, l’illusion factice que l’on peut être apprécié malgré l’air complaisant de celui qui se croit prophète sibyllin, funambule des mots et lutteur de l’être lu, amateur des corps à corps avec Larousse, le Petit Robert et le méchant Littré, au diable Bescherelle, au diable Pivot, crève Robert Lévesque et crève Gaston Miron, Weyergans avait raison et l’écriture n’est que masturbation, un acte somme toute honteux à cinq mille exemplaires, aussi permettez que je tente l’onanisme chic de chez Dior en rejetant même l’usage abusif de ce bic venu supplanter le Sergent Major que les écoliers trempaient dans un flacon de Bénédictine, et devant lequel un simple Waterman, que je recharge une dernière fois comme un poulpe qui s’apprête à cracher sa solution noirâtre, sombre, offensive, jubilatoire, semble suranné malgré la discrétion que je m’impose dans mon écriture cachetière durant laquelle ma main s’agite frénétiquement pour adresser ces quelques mots finals d’une phrase qui n’en peut plus à un lecteur harassé ou curieux, une dernière fois, peureux de me faire prendre comme un voleur dérisoire, ce qui est, finalement, l’apanage des gens comme moi qui écrivent au noir…

Mots-clés : Littérature (20)

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