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La fierté aveuglante d’une nation

Auteur: Jean-Claude Louis, jr

Le premier matin, tes enfants couraient dans les rues et criaient. Ils accueillaient ceux qui venaient de réaliser l’impossible, ceux qui venaient de rompre une tradition qui avait perduré pendant plusieurs centaines d’années, ceux qui portaient avec eux LE PAPIER. Ce papier prouvait que le dernier combat avait bien eu lieu… Ce papier dont les mots prononcés aux premières heures avaient fait grandir dans leur âme un sentiment qu’ils n’auraient jamais cru ressentir. Ce premier matin de 1804, l’acte de l’Indépendance brisait les liens de l’esclavage et te consacrait Mère de la Liberté.

Et Mère de la Liberté, tu fus pour plusieurs. Sur ton sol, plusieurs venaient marcher afin de se remplir de cet air et le souffler sur leurs frères. De ton sein, des enfants sont partis pour aller porter ailleurs l’amour de la liberté que tu leur avais inculqué. Nul n’était esclave quand il foulait ton sol et ton essence de liberté traversait les frontières et inspirait les peuples. Tu étais la Fierté du genre Humain…

Aujourd’hui, tu chasses tes enfants par la mer… Ils te quittent par milliers tant tu leur deviens insupportable et certains préfèrent même mourir en mer que de respirer ton air. Tes montagnes nues leur assurent une fin presque certaine à chaque pluie que tu leur verses. Et quand elle ne les ensevelit pas, c’est encore ta terre improductive qui les laisse mourir affamés. Sur ton sol, aujourd’hui viennent marcher ceux qui veulent respirer ton air d’illégalité. Ton sein devient le refuge des hors-la- lois et ton sol fertile aux cultivateurs de la mort. Tes enfants sont enlevés, tes filles violées et tes protecteurs corrompus. Tu donnes naissance à des tyrans que tu n’hésites pas à choyer et à présenter comme aîné, comme père. De tes voisins, tu es la plus pauvre, la plus corrompue, la plus instable et celle qui refuse l’éducation à la moitié de ses enfants. Tu devrais être la honte de tes enfants mais ton passé hante et emprisonne.

« Fier d’être…». Tes enfants n’hésitent pas à prononcer ces mots. Certains ne t’ont jamais vue, n’ont jamais goûté à tes fruits mais affirment quand même à voix haute qu’ils sont heureux de t’avoir pour mère. Une mère dont le passé grandiose fait trembler leur âme et attise leur orgueil. Ils récitent par cœur les passages de ton histoire lointaine mais ferment leurs oreilles à tout récit du présent. Ils refusent que tout étranger piétine ton sol mais jamais n’oseraient y mettre le pied. D’autres qui t’ont laissée, craignant pour leur vie continuent à afficher leur joie de t’appartenir. Les derniers partagent ce même discours, chez toi, dans le silence, dans la peur, à côté de leurs autres frères pauvres et démunis, riches et craintifs, l’un ou l’autre n’ayant aucune assurance d’un lendemain.

Les conséquences de ce ressentiment pour eux sont lourdes. Par cette fierté, ils semblent embrasser complètement l’état actuel; au lieu de l’améliorer, aveuglément ils désirent le vivre. Tes enfants chantent leur histoire et leur culture ouvertement à travers le monde : une histoire passée et une culture acquise. Mais qu’en est-il de l’état actuel? Terre des pauvres, Terre de la violence, terre de l’anarchie, terre DENUÉE DE LIBERTÉ? Est-il possible d’être fier du passé sans prendre en compte le présent? Vivre dans le passé les rend passifs et résigné face à leur sort. Ce sentiment, s’il avait été cultivé par les anciens, aurait certainement empêché leur soulèvement et leur ultime combat face aux sévices endurées. Ton Acte d’indépendance n’aurait alors jamais vu jour.

Haïti, la fierté de tes enfants les paralyse. S’ils commençaient à voir ce que t’es devenue, s’ils comprenaient que dans une nation, les citoyens sont responsables du sort de la Terre-Mère, qu’ils peuvent lui donner naissance et également la tuer, qu’un pays est le reflet de ses habitants, si leurs yeux s’ouvraient sur toi, la Marâtre, la honte prendrait place dans leur âme et alors peut être oseraient-ils refaire de toi, celle que tu étais… la Mère de la Liberté.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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