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Forêts

«Prenez un enfant dont le jouet préféré se casse. Il essaie de recoller les morceaux, mais ce n’est jamais tout à fait comme avant. Maintenant, imaginez que ce n’est pas le jouet qui se casse, mais sa conviction profonde que le monde dans lequel il vit est beau et merveilleux. La peine qu’il en éprouve est tellement profonde qu’il en a pour la vie à essayer de recoller. Et à chaque tentative, cela donne une pièce de théâtre… »

Je les aime de plus en plus, les « tentatives » de Wajdi Mouawad. Parce qu’avec lui, le théâtre a tout à coup deux mains qui nous prennent par les épaules et nous secouent très fort. Dans sa pièce Forêts, il est question à un moment de ces « oiseaux qui entrent dans la maison et qui se cognent sur tous les murs parce qu’ils ne retrouvent pas la sortie ». Voilà exactement ce que nous sommes pendant les quatre rapides heures que dure la représentation : des oiseaux qui se cognent partout. Qui se cognent sur l’enfance, sur les peurs, sur les origines, sur les mystères, sur la violence. Sur la beauté, aussi. Sur tout cela que l’on porte en soi et que l’on terre dans un silence ravageur.

Je ne me risquerai pas à vous résumer une pièce de cette envergure construite comme un cube Rubik. La satisfaction est grande lorsque chaque petit carré de couleur est enfin à sa place et je n’ai pas l’intention de vous gâcher ce plaisir. Je tenterai seulement de fixer un point de départ. Décembre 89. Aimée apprend successivement qu’elle est enceinte et malade. Tumeur au cerveau. Elle choisit d’augmenter son espérance de vie et de suivre des traitements de chimiothérapie qui impliquent la perte de son bébé. Puis les évènements de Polytechnique la font brusquement changer d’idée : elle gardera l’enfant, à son propre détriment. Elle donne naissance à Loup, une fille en parfaite santé, qui grandit dans la culpabilité de l’état dégénératif de sa mère.

Image article Forêts 124

Dans son livre Visage retrouvé, Mouawad écrit : « Il n’y a qu’une peur d’enfant pour terrasser une autre peur d’enfant. ». C’est bien ce que je craignais : on ne se libère jamais de l’enfance. Une peur toujours plus foudroyante reste là et nous traîne dans les pattes. Le gamin du roman se dit ceci : « Je voudrais tellement ne plus dire « je », ne plus m’occuper de rien. Je voudrais tellement que quelqu’un dise « il » pour moi. Qu’on me débarrasse. ». Mais on ne se débarrasse jamais. Alors, pour tenter de se comprendre et s’apaiser, autant plonger et la confronter, cette enfance. Puis se rendre compte qu’elle est minée d’interrogations dont les réponses sont plus loin encore, chez nos parents, dans leur enfance, chez leurs parents…

Accompagnée d’un paléontologue fasciné et fascinant, Loup décide de plonger à 16 ans, quelques années après le décès de sa mère. Elle ne connaîtra alors aucun répit, et nous non plus d’ailleurs, entre le camp de concentration de Dachau en 1946, la forêt des Ardennes en 1917, Berlin et Montréal en 1989, l’Alsace en 1872 ainsi que le Québec et la France en 2006… C’est peu, finalement, quatre heures.

Forêts est une fresque de plusieurs époques, pays, langages, plusieurs générations, pulsions, folies, plusieurs douleurs, guerres, tueries, maladies… Mais toujours le même sang. Le nôtre, celui de notre mère, celui de notre descendance. Ajoutez au tableau une teinte de fantasmagorie, une autre d’utopie ainsi qu’une grande dose d’amitié salvatrice et vous obtenez une oeuvre que l’on ne parcourt pas sans heurt.

« J’imagine que lorsqu’un homme pleure, il y a toujours un enfant qui se paume quelque part… » Ces mots, que j’ai croisés récemment, ne sont pas de Wajdi mais lui plairaient sûrement. Alors je les vole à Romain Gary et les lui offre. Pour qu’il n’arrête jamais de recoller…
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Fôrets, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, création des compagnies Au carré de l’hypothénuse et Abé carré cé carré, en coproduction avec l’ESPACE GO. Avec Jean Alibert, Olivier Constant, Véronique Côté, Linda Laplante, Patrick Le Mauff, Marie-France Marcotte, Bernard Meney, Anne-Marie Olivier, Jean-Sébastien Ouellette, Marie-Ève Perron, Emmanuel Schwartz. À l’ESPACE GO, du 9 janvier au 10 février 2007.
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Critique artistique suivante : 555




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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