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Incendies

Avec l’aimable concours de Martine Boillot.

Vous ne le savez peut-être pas alors je vous l’apprends : vous êtes enfermé à l’intérieur d’un polygone. Vous et toute votre famille. Dépendamment de la géométrie de ce polygone et du coin que vous y occupez, vous ne pouvez voir que certains membres de votre famille, tout comme seulement certains d’entre eux peuvent vous voir.

À l’intérieur du polygone, vous êtes effroyablement statique. Vous vous questionnez peu, ne cherchez pas à bouger, à élargir votre champ de vision. Comprenez-vous vraiment ce que vous voyez? Avez-vous déjà touché, seulement effleuré, la vérité de votre mère, là-bas, dans l’autre coin? Celle de votre frère, de votre sœur, de votre père? Et de leur côté, ceux-ci saisissent-ils votre mystère? Connaissent-ils votre histoire? D’ailleurs, cette histoire, à quand remonte-t-elle? Où s’en situe le commencement? Où fixer votre origine? Le savez-vous vous-même?
Chacun est peut-être inconfortable dans le coin du polygone qu’il occupe, mais personne ne bouge. Cet inconfort doit être malgré tout plus facile à vivre que l’effort qu’il faut déployer pour aller vers l’autre, lui demander de nous expliquer, chercher à le comprendre. Cet inconfort doit être malgré tout plus facile à vivre que l’effort qu’il faut déployer pour laisser l’autre venir vers soi, trouver les mots pour lui expliquer, réussir à lui faire comprendre…

Vous voulez que les gens se mettent enfin à bouger dans le polygone? Foutez-y le feu!

J’ai vu un polygone brûler. La semaine dernière, au TNM. Le polygone des jumeaux Jeanne et Simon, qui s’embrase le jour où leur mère, après cinq ans de silence, décède en leur laissant en héritage quelques énigmes à résoudre. Un testament leur demandant de partir à la recherche de leur père qu’ils croyaient mort, et de leur frère dont ils ne connaissaient pas l’existence. Débute alors un pèlerinage aux sources, un voyage vers le Liban dans une machine infernale, celle de la guerre, avec son cortège de ravages horribles et absurdes, de destins contrariés, de vies brisées et d’aspirations anéanties.

Image article Incendies 93

Un polygone créé par le génial et cathartique Wajdi Mouawad. Celui dont la quête est de « mettre une hache dans le cœur du spectateur », celui qui se demande sans arrêt « ce qui arrive quand le destin nous tombe dessus », celui qui « cherche à comprendre comment on fait pour être heureux dans l’intime et dans le collectif », celui qui sait trop bien que « nous ne devenons des hommes et des femmes qu’à travers cette confrontation terrible et essentielle avec nos origines, nos déchirures, nos fêlures, nos fractures ».

Avec sa pièce Incendies, Mouawad nous parle d’enfance, de promesse, d’errance, d’insupportable, d’inconsolable, de réconciliation. Il nous montre que les bourreaux et les victimes, bien vite, se confondent, conférant à l’action des juges un non-sens total. Il nous dit l’importance de savoir écouter le silence des autres et nous crie celle « d’apprendre à lire, à écrire, à compter, à penser, à parler ». Car telle est l’issue : l’éducation, la connaissance, pour nourrir des dialogues intelligents, pour grandir en paix. Pour pouvoir explorer le polygone, le déchiffrer puis, ensemble, en étirer les limites…
Permettez-moi en terminant une citation supplémentaire. En parlant de l’écriture, Wajdi Mouawad dit la chose suivante : « Je me suis rendu compte de l’écart qui existe entre ce qu’on édite et l’absolu que l’on porte en soi et que l’on voudrait exprimer : c’est énorme! ». Ces propos m’ont rendue heureuse. Heureuse que quelqu’un énonce si clairement quelque chose que je ressens systématiquement au moment de mettre le point final à un texte. Inutile de vous dire que, une fois de plus, avec ce petit article, face à l’œuvre d’exception et de bouleversements qu’est Incendies, je n’échappe pas à cette sensation. Vous avez jusqu’au 29 novembre pour aller au TNM, réduire l’écart…
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Incendies,
Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, présentation du Théâtre Abé carré cé carré, création du Théâtre de Quat’Sous.
Avec Annick Bergeron, Éric Bernier, Gérald Gagnon, Reda Guerinik, Andrée Lachapelle, Marie-Claude Langlois, Isabelle Leblanc, Isabelle Roy et Richard Thériault.
Au TNM, du 31 octobre au 29 novembre 2006.
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Photo : Les jumeaux Jeanne et Simon (Isabelle Leblanc, Reda Guerinik), à la lecture par le notaire (Richard Thériault) du testament de leur mère. Par Yves Renaud.
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*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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