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Go shopping

« Take the plane and go to our great destination spots. Take your family and enjoy life. Go down to Disney World in Florida. Go shopping. »

  • Georges W. Bush, septembre 2001

Et le déclic se fit. En entendant ces paroles prononcées par le président américain au lendemain de la tragédie du World Trade Center, Catherine Bourgeois, conceptrice et metteuse en scène, sut enfin dans quel angle aborder le thème du deuil qu’elle souhaitait depuis un temps mettre en images et en mots sur la scène. Ne désirant pas traiter le sujet dans une perspective trop personnelle ou psychologique, cette éloquente citation lui permit de lancer la réflexion vers une autre dimension, plus sociale : le deuil dans notre société mercantile où la consommation semble la réponse à tous nos maux. Ce sera le fil conducteur ou plutôt la mise en contexte de cette création collective où évolueront quatre personnages fort différents, quatre voisins habitant le même bloc. Leur histoire momentanément commune nous sera savoureusement présentée sous forme de collage de scènes, les unes faisant avancer le récit, les autres apportant réflexions ou visions personnelles sur les deuils en général. Car on n’y parle pas seulement de mort, mais bien de toutes les pertes que peut avoir à affronter un individu dans le courant de son existence.

Go shopping [et fais le mort], c’est d’abord l’histoire de Jeanne (Élisabeth Chouvalidzé), une dame de 74 ans dont le mari vient de décéder et qui planifie secrètement son suicide. On comprendra rapidement que derrière son deuil s’en cache un autre, plus ancien, plus profond et jamais résolu. Autour de ce personnage évolueront trois autres locataires, chacun tentant de la consoler à leur manière. D’abord, Marco (Marc Barakat, comédien déficient intellectuel), abordant la mort avec toute l’innocence de l’enfant, se façonnant des images concrètes pour s’expliquer un phénomène qui ne l’est pas du tout. Ensuite Pascal (Jean-Pascal Fournier), jeune adulte effrayé comme tant de gens devant la mort, se croyant à l’abri de sa propre mortalité et cachant sa peur bien compréhensible derrière un déni évident. Si on n’en parle pas, si on n’y pense, la mort n’existe pas. Une attitude d’ailleurs presque généralisée dans notre société où la mort est taboue, où l’on préfère souvent la considérer comme un échec médical ou une malchance plutôt que l’issue naturelle et inévitable de notre existence, où il est surtout important de ne pas trop s’y attarder. Puis finalement Maria (Marina Lapina), immigrante russe qui, souffrant de sa solitude et d’un grand vide existentiel, cherche constamment à défier la mort pour simplement se sentir vivante.

Soulignons d’abord la performance d’Élisabeth Chouvalidzé, grande dame du théâtre et de la télévision d’ici (L’Auberge du chien noir, pour ne nommer que cela). Avec une simplicité déconcertante, elle semble rendre le texte bien vivant, teintant son jeu d’une sobriété bien maîtrisée et d’une grande justesse. Elle réussit ainsi aisément à nous faire ressentir l’isolement que vivent grand nombre de personnes âgées au sein de notre société individualiste, où les aînés sont rapidement relégués aux oubliettes pendant que leurs relations s’éteignent une à une autour d’eux. Marc Barakat nous livre une prestation bien sympathique, son handicap intellectuel offrant un bon défi qu’il relève avec assurance. Jean-Pascal Fournier et Marina Lapina, quant à eux, se distinguent par une fougue évidente, servant d’ailleurs leur personnage respectif, mais leur jeu hautement expressif, appréciable la plupart du temps, casse parfois le ton dramatique de l’ensemble et énerve par moment.

Je n’ai que des éloges à formuler pour la mise en scène de la jeune Catherine Bourgeois (28 ans), co-fondatrice de la compagnie Joe Jack et John présentant la pièce, la troisième depuis ses débuts (Quand j’étais un animal et Ce soir l’Amérique prend son bain). Le décor, une simple cuisine digne du plus commun des appartements, est un milieu d’encrage parfait pour l’évolution de cette histoire qui pourrait « dans la vraie vie » se dérouler juste à côté de chez-soi. Le plan arrière, quatre paravents rappelant autant de fenêtres et une corde à linge, donne une vue plutôt abstraite sur les balcons de l’édifice et complète brillamment l’aspect banal de l’environnement. Le tout est exploité avec brio, l’éclairage dirigeant savamment notre attention et imprégnant l’ambiance de l’émotion recherchée. À cela s’ajoutent les projections sur les toiles des « fenêtres » (lorsque Jeanne nous raconte une époque qui marqua profondément son existence), nous donnant l’impression d’un passé bien réel, d’une nostalgie palpable. Je ne peux terminer sans accorder une mention spéciale pour la musique originale de Jez qui parsème le spectacle, ajoutant substance aux événements et dérangeant subtilement l’atmosphère de façon absolument efficace et appropriée.
La Chapelle cultive, soutient le travail des jeunes créateurs et appelle « zones d’affections » une programmation 2006-2007 qui fait une place particulière à la nouvelle création théâtrale. Présentés entre septembre et mai, six projets distincts font partie de cette sélection. Prochain rendez-vous : DOCTEUR FRÖBEL – SHOWDOWN – du 30 novembre au 9 décembre.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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