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Entre la vie et la mort


Les comédiens du tout jeune Théâtre de la Banquette Arrière reprennent d’assaut la scène de La Licorne pour y présenter une pièce décapante signée Mathieu Gosselin.

La fête sauvage découle de l’univers infantile de Gosselin, univers long et plat, celui de Saint-Athanase où il est né en 1978. Gosselin tenait à situer sa pièce en campagne, là ou le concept d’amitié prend un sens beaucoup plus profond, beaucoup moins cyclique, parce que loin des autoroutes de la métropole, les amis ne s’interchangent pas facilement ; là-bas, entre une forêt, des champs de blé d’inde et des vols d’outardes, un ami l’est pour la vie.

La fête sauvage, ce sont trois couples d’amis tissés serrés, brisés par le suicide de l’un des leurs. En se pendant à la plus haute branche à sa disposition, Frank a rompu ce qui semblait être une immuable Trinité ; de couple il n’en reste plus que deux, du trio d’amis constitué de Frank, Bern et Rod, ne reste plus que deux hommes s’accommodant difficilement au trou béant laissé par leur complice de toujours. La plus éprouvée demeure Martine, la Martine de Frank, celle qui prend la décision d’enterrer les cendres de son amour le jour de son propre anniversaire de naissance.

La pièce de Gosselin évolue autour de ce jour de fête morbide, fête de la vie mais aussi fête de la mort. Gosselin ne tente jamais d’élucider le mystère du suicide inexpliqué et incompris de Frank, mais met plutôt l’emphase sur la réalité des survivants. Le thème lourd de la mort rôde sans cesse entre les personnages qui, pourtant, sous la plume de l’auteur, parviennent périodiquement à échapper au fantôme de Frank. La douleur est présente, immanente, mais le désir de survie domine ; il faut attendre que la douleur s’évacue d’elle-même, il faut vivre, il faut rire, baiser, fêter, sans toutefois oublier. De l’éternel taciturne à la tête heureuse, les personnages sont variés, colorés et incroyablement attachants. Tous démontrent une façon différente de réagir à cette catastrophe qu’est le suicide, tragédie d’autant plus grande dans une région où il ne paraît y avoir que la mort pour perturber un rythme où chaque minute semble stagner avant de céder la place à la suivante. Cette sensation d’immobilité domine chez le personnage de Minou, homme plus introverti que nature, à la parole rare et au mouvement difficile, voisin des cinq autres sans pour autant être leur ami.

Entre un joint, une bière ou quelque mélange explosif, les répliques sont finement construites, oscillant entre un québécois naturel et une poésie grivoise. Loin du mélodrame, La fête sauvage se situe sans doute dans la comédie dramatique. À une thématique lourde se confronte un humour d’une délectable légèreté, humour noir, cru, grinçant, pur. Les éclats de rire fusent devant le pathétisme ou l’insouciance de certains personnages ; désespoir ou désinvolture, âpreté ou légèreté, ou encore lutte contre la folie.

Les décors sont sobres sans être pour autant inefficaces : trois projections photographiques représentant la campagne, accumulation de bouteilles d’alcool, mobilier et rares accessoires. C’est le commun d’un party de jeunes qui veulent noyer leur peine dans l’alcool, tout en comptant sur celui-ci pour leur garantir une fête réussie. De fait, La fête sauvage est une vraie réussite, un petit bijou de 1h30, qui, comme tout party se devrait d’être, rassemble et inspire toute une gamme d’états émotionnels contradictoires et complémentaires. Bref, une présentation à voir et à revoir.




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