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La fin de Giacomo Casanova

« J’aime me retrouver en situation de danger, d’éveil. Ça m’oblige à travailler rapidement, à être très à l’écoute de ce que je ressens instinctivement d’un personnage. Quand on consacre trop de temps à un rôle, il peut arriver qu’on s’égare, qu’on perde de vue notre première impression. », expliquait récemment le comédien Pierre Lebeau. Absolument aucun risque, donc, qu’il s’égare de son personnage de Casanova, car entre le moment où il a accepté le rôle (en remplacement de Gabriel Gascon, éprouvé par des problèmes de santé) et le soir de la première, seulement trois semaines s’étaient écoulées!

J’ai été touchée par cette soirée de première. Touchée tout d’abord par la très solide performance de Pierre Lebeau. Le texte qu’il devait maîtriser en si peu de temps était loin d’être simple. C’est pourtant avec une fluidité et une aisance impressionnantes qu’il s’est approprié le langage syncopé mi-poétique, mi-parlé de l’auteure russe Marina Tsvetaïeva.

Touchée, ensuite, par les thèmes abordés dans cette pièce qui nous présente un Casanova seul et vieilli, le soir du 31 décembre 1799. Celui-ci, à 73 ans, s’apprête à faire d’une pierre deux coups : quitter le 18e siècle en même temps que le château de Dux où il séjourne en Bohême, pour aller finir sa vie… ailleurs. En faisant sa malle, il jette au feu, dans de grands élans de frustration, des tonnes de lettres d’amour qu’il avait jusque-là conservées en souvenir de ses anciennes conquêtes, en souvenir de tous ses ébats du passé. Casanova n’accepte pas sa condition, le déclin physique inéluctable qui grandit en lui depuis de longues années déjà. Surgit alors une toute jeune femme qui lui déclare un amour frénétique incongru. Une intrusion qui aidera immensément Casanova dans sa rude quête d’acceptation.

Bref, une pièce qui exprime très joliment les pénibles fatigues et les défaillances physiques qui se mettent à nous empoisonner la vie un jour ou l’autre, ainsi que les grandes doses de peur et de colère qu’il faut apprendre à maîtriser pour accepter doucement les déchéances. Et puis surtout, une pièce qui illustre à merveille que dans une rencontre, un contact, une relation même toute brève, on ne sait jamais très bien ce que l’autre vient chercher auprès de soi, et encore moins ce qu’on peut lui apporter d’enrichissant ou d’apaisant. On pense, souvent à tort, avoir une idée à peu près juste de ce que l’on peut offrir, mais on discerne beaucoup moins bien ce que l’autre reçoit vraiment.
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La fin de Casanova, de Marina Tsvetaïeva, traduction par André Markowicz, mise en scène de Denis Marleau, avec Pierre Lebeau, Éliane Préfontaine et Gaétan Nadeau, Espace Go, du 12 septembre au 7 octobre.
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