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De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Beaver

Béatrice a douze ans. Sa mère vient de se suicider, l’une de ses deux tantes se prostitue et l’autre est une vieille fille aigrie. Quoi d’autre… Ah oui, ses tantes l’oublient au cimetière le jour de l’enterrement de sa mère et elle passe la nuit dehors, frôlant l’hypothermie. Encore un peu? D’accord. Bien entendu, son père est alcoolique et n’aura pas le droit de la prendre en charge. Et puis une dernière couche : toute cette belle petite famille vit évidemment dans un bled perdu, et surtout glacé, du Nord de l’Ontario. Vraiment une histoire à se demander si c’est le malheur qui creuse le trou ou le trou qui creuse le malheur…

Tel est le scénario de Beaver, pièce créée en 2000 par la dramaturge torontoise Claudia Dey, présentée un an plus tard à New-York puis jouée à Montréal cette année, pour la première fois en français.

On nous propose des personnages lourds, souvent grossiers, beaucoup trop résignés, caricaturés à l’extrême, tous plus clichés les uns que les autres et vivant des malheurs tellement crus et prévisibles qu’on se demande comment on en arrive à les trouver crédibles. Comment, aussi rapidement, on se laisse entraîner dans cette misère taillée à la hache. C’est peut-être tout simplement parce que, du début à la fin, le caractère extrême de la pièce est bien maîtrisé : les acteurs sont toujours exubérants mais ne sonnent jamais faux. C’est peut-être aussi grâce à toutes ces petites pointes d’humour qui savent alléger l’atmosphère aux moments judicieux.

Et puis c’est certainement grâce à cette Dorris à laquelle on s’attache immédiatement, cette femme marrante comme tout et adorablement folle qui, alors qu’elle était encore gamine, reçoit par hasard des allumettes en cadeau et se découvre pyromane après avoir calciné toute sa famille en foutant le feu à sa maison. Et que penser de cette tempête de neige en plein solstice d’été, à cause de laquelle on annule un mariage pour ne jamais plus le célébrer? Rien, sinon que, doucement, sans que l’on s’en rende compte, un équilibre se crée entre les malheurs trop bruts, trop rêches de l’ensemble des personnages et les malheurs plus fantaisistes, plus nuancés, délicats, de certains autres. Le mélange est attractif.

La grand-mère de Béatrice passe sa vie à se demander ce qu’il y a de pire : essayer de s’endormir ou essayer de se réveiller. Quand elle finit par avoir 17 ans, au lieu de se demander ce qu’il y a de pire, Béatrice, devenue Beaver, choisit quant à elle de se demander ce qu’il y a de mieux. Pour tenter de répondre à cette question, elle comprend qu’elle doit avoir le courage de vaincre l’inertie du malheur afin de s’éveiller en des lieux différents de ceux qui l’avaient autrefois endormie.
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Beaver, du 10 janvier au 4 février 2006 au Théâtre de la Licorne.
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Critique artistique suivante : 311




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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