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De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Lorsque le pigeon s’imagine colombe

Dans ma tête, ça a toujours été clair. La distinction m’a toujours semblé flagrante. Deux personnages antagonistes. Je les classais dans la même catégorie, celle des voyageurs. D’un côté les fervents des club-meds, de l’autre les amateurs du backpacking. Jadis, dans la préhistoire des voyages, lorsque le backpacker était encore un aventurier des temps modernes et que les voyages tout compris étaient l’exclusivité des privilégiés bien nantis, ces banlieusards incapables d’inconfort, les différences entre les types de voyage étaient bien marquées. On dit qu’il y a un temps pour chaque chose. À l’époque, avant que la préhistoire ne soit soudainement éclipsée par la post-modernité, l’évolution de l’expérience de voyage personnelle suivait un ordre logique : il y avait un temps pour partir baluchon à l’épaule, puis, plus tard, lorsqu’il n’y avait plus de temps pour ne rien faire, alors il s’agissait de faire comme les baby-boomers et s’évacuer soi-même une semaine à la plage, question de bien évacuer la tension et le stress qui s’accumulent inévitablement d’ici-là.
J’étais jeune. Depuis, les choses ont changé. Le problème auquel nous sommes tous confrontés dorénavant est ce phénomène tragique qui affecte le backpacker. Le backpacker est en voie d’extinction et ça me purge. Le backpacker, quelque part, en a eu marre de faire du pouce la sueur au front et le mal au dos pour ne se contenter au soir que d’un lit miteux entre autres lits miteux dans une chambre miteuse d’un hôtel jeunesse miteux. Le backpacker, mesdames et messieurs, notre héros de la mondialisation, a quelque part fait preuve de luxure et a envié ses parents. Finie l’époque à laquelle jeunesse égalait manque de moyens et à laquelle le manque de moyens ne permettait que les voyages à faible budget. Finie la période à laquelle jeunesse était synonyme de révolte, de curiosité et d’action sociale. Disparus les Che Guevara. Alors que le creusé entre riches et pauvres s’élargit, la frontière qui sépare les clubbeux des backpackers tend à se sublimer. Les rêves et ambitions de la quarantaine se sont propagés aux générations suivantes ; et puisque les jeunes, grâce à l’endettement, parviennent si rapidement à satisfaire leurs besoins matériels, ils n’excluent pas d’empiéter le domaine des loisirs de leurs parents. C’est à partir de ce moment que s’est produit une banalisation du club-med, événement bouleversant qui, on s’en rend compte aujourd’hui, aura changé la face du voyage. Le voyage tout-compris est devenu le but à viser, l’objectif à atteindre. Tous sont prêts à tout pour se sortir de la gadoue et s’enfouir dans le sable chaud (fin et blanc de préférence). Les jeunes n’ont plus à économiser pour l’avenir, celui-ci étant hypothécable, et préfèrent flasher une semaine (celle de leur retour, tous bronzés qu’ils sont ) que d’investir pour le futur. Parce qu’emporter son cerveau et son courage en voyage, c’est un investissement pour l’avenir. Et que là ou il y a simultanément une plage, du soleil et de l’alcool, rien n’est exigé, il n’y a aucun pré-requis, autre que quelques bruns, mais il n’y a pas non plus de bénéfices à long terme. Là ou il n’y a pas de bénéfices à long terme, il n’y a pas d’effort, mais plutôt l’attrait de la facilité. C’est le mépris de l’effort et le refus de la privation qui engendre l’assimilation des backpackers.

Une nostalgie du voyageur m’envahit, le voyageur par excellence étant le backpacker primitif, le solitaire ouvert se plongeant dans un monde inconnu, poussé par l’ambition d’arriver à déchiffrer un univers de significations différent au sien, mû par la volonté d’arriver à prétendre connaître un peuple, ses valeurs et traditions, et même son langage ! Le voyageur a envie de voyager pour un temps indéterminé, il désire être dépaysé, vivre le possible et l’impossible, il est prêt à tout, surtout à l’imprévu, surtout aux mésaventures qui rehaussent inévitablement le cachet des souvenirs plus tard racontés. Mais voilà que de plus en plus les backpackers jettent leur sac à dos dans les bras du préposé à l’accueil de quelque hôtel Barcelo. Il y a aussi ceux qui refusent de s’avouer vaincus, ou qui, par orgueil, se privent de suivre leurs confrères bêlant sous le soleil des Caraïbes et qui s’envolent, en groupe de 2, 3, 4 ou 5, vers quelque pays exotique, question de voir du pays, en 3 semaines ils traversent de Lima à Rio de Janeiro. Ils auront passé 5 jours au Pérou, 2 au Chili, 7 en Argentine, 3 en Uruguay et 4 au Brésil. Ils veulent en voir le plus possible sans se rendre compte qu’en si peu de temps ils n’y verront rien ; ils n’y verront que du feu, c’est la culture de l’instantané. Ceux-là approfondissent leurs connaissances du transport en commun, captent quelques mots d’espagnol ou de portugais lorsque, à leur grand dam, les batteries de leur I-Pod flanchent, deviennent des fins connaisseurs des auberges jeunesses dans lesquels ils s’expriment en anglais, se plaignent du manque de commodités, s’enchantent de rencontrer du monde de chez eux, et adorent dévoiler leurs photos numériques avant même qu’on ne leur réclame : ça c’est moi qui buvait une bière Quilmes avec un Britannique, ça c’est moi qui buvait du rhum avec une Russe. De ce côté, faut l’admettre, les backpackers post-modernes ont droit à un univers multiethnique, exactement le même créé dans les tout-compris : des européens, des nord-américains, des israéliens, quelques russes et de rares asiatiques. Tous maîtrisent l’anglais, mais il ne faut surtout pas les saluer en langue locale, au risque de les effrayer.
Qu’on ne s’y trompe pas, les club-med sont désormais partie intégrante de toutes les couches de la société, réellement ou virtuellement. On n’en sort pas de ces comparaisons entre Punta Cana, Cancun et Cuba. Ça discute qualité de la nourriture, blancheur du sable, cristallinité de l’eau, ça jase température, confort, sécurité et ambiance du lieu. Quelques têtes fortes des tout-compris vont même jusqu’à interrompre momentanément la cuisson de leur propre corps pour sortir du territoire assigné et se rendre compte un peu de la nature du pays dans lequel ils ont atterri, question de découvrir la culture nationale du haut d’un scooter loué, étape ultime pour se prouver et prouver aux autres qu’ils sont de grands voyageurs, courageux et pleins de soif d’apprendre. Entre un Cuba Libre et une chaude session de sexe, ils auront goûté la subtilité des valeurs de la place. Oseront-ils ensuite affirmer qu’à défaut de choc culturel ils auront vécu un bain culturel ? Ha, que d’éphémère et d’illusoire chez nos bronzés hivernaux. Au fond, le clubbeux n’est pas un voyageur, il n’est qu’un invité opportuniste, vous savez, celui qui s’invite sans invitation, celui qui se fiche bien des positions économiques, politiques ou culturelles de son hôte, en autant que la bouffe soit bonne, l’alcool à volonté et l’oisiveté à son honneur.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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