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De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

De l’inutilité des textes et de l’importance des images

« Abolissons la pauvreté… » J’ai sursauté quand JP m’a crié ça dans l’oreille. Le problème est que nous n’arrivions pas à nous entendre dans le local du C-214 tellement la musique du 5, 9 Lounge de Dieu sait quel comité était à l’évidence beaucoup trop forte. Je l’ai fait répéter, et JP affirmait mordicus qu’il fallait absolument abolir la pauvreté. Dans un moment de doute, j’ai pris mon petit Robert et j’ai ouvert à la page abolir. Je ne m’étais pas trompé, cet ignare empaffé triple tiers-mondiste voulait éradiquer de la face du monde la chose qui faisait mon identité, celle-là même qui constituait la fibre intime de mon être. En sandwich entre Mahdi et ledit fantaisiste africain, je bouillais intérieurement en voyant que l’on s’attaquait à tout ce qui m’était cher (trop cher parfois) et que d’aucuns m’offraient à crédit. J’ai sauté à la carotide de ce représentant du peuple des forêts. J’ai manqué de peu de le tuer sur le coup. Mahdi ne savait plus où donner de la tête entre moi qui la perdais et son article qui n’en finissait pas de finir. Il m’attire violemment à neuf mètres des portes de l’École pour fumer tranquillement.

Mahdi est quelqu’un de très gentil sous ses airs de gros gars gras et bourru. Il fume comme toujours en tenant le tison brûlant entre son pouce et son index replié. Et quand il fume, il chatouille sa barbe clairsemée qui lui donne des airs du Che. Je l’aime bien et c’est pour ça que je ne refuse jamais d’aller en griller une avec lui. Nous échangeons souvent des souvenir du pays et du temps jadis, le temps jadis où des têtes se faisaient couper quotidiennement et où des bombes étaient déposées aux portes de notre lycée. Nous quittions nos domiciles le matin avec la peur au ventre et ne savions jamais si nous allions revenir le soir. Ces épisodes me rappellent la description de l’académicienne Assia Djebbar dans le Blanc de l’Algérie des derniers jours de Feraoun, tué par une salve de l’OAS. Cette même angoisse au ventre qui vous taraude. Et cette triste fatalité que l’on accepte résigné. Une drôle d’adolescence qui a scellé le sort. On ne quitte pas sans trace une décennie sanglante.

Je suis arrivé à Montréal dans le contexte des attentats du 11 septembre, dont cinq années nous séparent aujourd’hui. Une indifférence marquée caractérisait mon sentiment d’alors. Un ami français qui ne comprenait pas que je puisse réagir avec un tel détachement m’interroge à la sortie d’un cours pour savoir ce qui me motivait exactement. Mes dix années sanglantes avaient alors resurgi. La guerre civile en Algérie (que d’aucuns appellent la guerre contre les civils) a causé près de 200 000 morts. La décennie a été marquée par un mouvement islamiste qui a basculé dans l’illégalité et le terrorisme en prenant les armes contre les autorités gouvernementales, et qui a fini par tourner les armes contre la population civile.

Quand ces quidams barbus zigouillaient à qui mieux mieux, ils s’amusaient à filmer leurs aventures guerrières et diffusaient ces oeuvres cinématographiques atroces grâces aux moyens les plus modernes, CD, DVD, qui étaient vendus en tout légalité dans les capitales européennes. Lorsque ces férus de Dieu coupaient la trachée d’un poète malheureux, ils s’en vantaient dans des torchons imprimés en Allemagne, vendus en Angleterre. Des prosélytes qui ne manquaient pas de verve officiaient hebdomadairement pour appeler les gens au crime et au meurtre. Et pendant que l’Europe, vieille et jeune, rappelait à tous l’importance du respect de la liberté d’expression, les Algériens comptaient leurs morts. 200 000 morts au bilan final.

Quand les deux tours sont tombées, l’islamisme est redevenu dangereux. Il était important de baîllonner les assassins, et certains poussaient le zèle jusqu’à geler les comptes bancaires des fous de Dieu. De plus musclés encore envahissaient des pays souverains, s’amusaient à multiplier les canulars et à effrayer des générations entières avec la dangerosité de l’antrax. Quelle injustice peut-on ressentir quand on constate l’indifférence face à la douleur que l’on vit, tandis que celle des puissants, celle des riches bien sûr, est lourde et terrifiante.

Qu’en est-il de l’abolition de la pauvreté? Il est comme ça des idées de l’air du temps. Depuis ces événements tragiques, de jeunes hurluberlus se sont fait les hérauts de la cause humanitaire. Pour eux, la raison fondamentale des attentats du 11 septembre tire ses racines de la pauvreté du tiers-monde (quel tiers?). Ces babacools, de la vieille garde et les plus jeunots, qui n’ont souvent rien vu de ce tiers-monde, ne savent rien de la pauvreté et font dans le larmoyant comme d’autres font de la soupe aux choux. La pauvreté n’est rien en face de l’injustice, même si certains prétendent préférer leur mère.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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