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De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Tant qu’il y aura des professeurs

Un ami à moi, docteur depuis fort longtemps, me faisait remarquer que soutenir une thèse au doctorat était une épreuve qui consistait juste à se faire accepter d’une communauté scientifique en utilisant ses codes, et en témoignant de sa propre capacité à en prolonger l’existence.

J’insisterai sur cette seconde partie de la phrase, avec pour témoin mon expérience aux cycles supérieurs, qui m’a fait croiser plus d’un chercheur dont on me demandait de prendre la mesure en m’indiquant l’épaisseur de son CV.

Prolonger l’existence d’une communauté scientifique. J’y vois deux sens profonds : le premier, c’est de contribuer à l’essor de la discipline en tant que source de nouveau savoir. Et à tout prendre, ce rôle est capital. Plus encore à l’heure où le scientisme n’a pas disparu de tous les domaines d’activité, et où l’on attend encore de demain qu’il apporte la technologie pour résoudre les problèmes dans lesquels on s’enferme sciemment aujourd’hui. J’y
vois aussi un second sens qui consiste à amener d’autres disciples dans ses traces.
Et ce devoir est d’autant plus central qu’il constitue la base même du contrat silencieux (s’il n’est pas moral, financier ou encore social) qui fait qu’il existe des étudiants. Bien plus que la Science, c’est la promesse d’un enseignement qui fait qu’il existe des étudiants.

Mais les professeurs d’aujourd’hui ontils encore l’amour de leur métier, dans ces deux sens-là ? L’Université (au sens très large), leur en donne-t-elle les moyens ?
J’en ai vu, des professeurs Gripsou de la propriété intellectuelle, faire signer des contrats de confidentialité à leurs étudiants qui, fondamentalement, leur nient le droit de développer leur propre pensée sous prétexte qu’à un moment, ils ont travaillé sous la direction dudit professeur. J’en ai vu, des échanges de courriers acerbes et menaçants où un professeur attaquait la réputation d’un autre pour défendre ce qui de fait, ne devenait plus que sa gloriole. Le linge sale des chercheurs se lave aussi en public.
Mais j’en ai entendu aussi, d’autres qui proposaient de s’attirer les bonnes grâces de collègues plus en vue en inondant l’index des citations des publications auxquelles ils participent.

En bref, quoi de plus normal dans un monde où les subventions de recherche sont le coeur de l’activité universitaire scientifique, où l’on attribue des millions de dollars sur plusieurs années à un groupe de recherche, où l’on met des objectifs compétitifs aux hommes de Science s’ils souhaitent garder leur place, où l’étalon de la valeur est le « peer review », quoi de plus normal, donc, que de céder à la pression du
« publish or perish ».

Et la situation n’est pas forcément plus rose ailleurs. D’où je viens, il y avait, quelques années en arrière, une mode originale qui a balayé les «Grandes Écoles» de France.
Cette mode consistait à avoir parmi son équipe pédagogique le plus grand nombre de professeurs «issus de l’industrie» (et à le clamer haut et fort), c’est-à-dire et d’une certaine façon, des personnes dont on est sûr que l’enseignement est 100% utilitariste (ce qui peut parfois se justifier), mais dont on est aussi sûr qu’elles n’ont aucune compétence académique et pédagogique, pas la moindre once de démarche et de formation pour aborder des étudiants, pas la moindre passion fondamentale (je devrais dire vocation) à aller attiser chez des étudiants assoupis la fl amme d’une connaissance nouvelle.

Vous qui marchez en quête de savoir, vous voilà pris entre des professeurs de passage (chargés de cours) qui sont là pour gagner vaguement leur vie, et d’autres qui n’ont de raison d’être que leur propre agenda subventionné, qui fort heureusement laisse encore une place à la formation des étudiants, mais c’est surtout parce que cela fait bien sur une demande de subvention, de dire que l’argent qu’on va recevoir va servir à former une dizaine de Maîtres et quatre ou cinq Docteurs.
Entre les « professeurs-chercheurs » et les
« professeurs-industriels », je rechigne fortement à juger de la qualité d’un Professeur des Universités sur la largeur de son CV, ou disons, uniquement à cette largeur.

Car le monde n’est pas si noir que ça. Il existe encore des Professeurs, la passion de la pédagogie, et l’immuable lueur du savoir.
Ces professeurs-là définissent leur intérêt propre comme celui de leurs étudiants; ils ne considèrent pas que la mission est achevée quand le diplôme est acquis, mais quand la personne est complète. Ils ne cherchent pas des étudiants sous leur direction, ils prennent sous leur aile des disciples. Un mauvais professeur inspire la confiance et se montre digne de respect. Un bon professeur inspire le respect et se montre digne de confiance. Dans toute saine relation, la confiance n’est pas quelque chose qu’on peut gagner, mais quelque chose qu’on a à perdre. Quelle est l’épaisseur de leur CV ?
Ils ne le savent pas eux-mêmes, et c’est là leur richesse. Pour l’avoir vue, elle fait pâlir la somme de tous les autres.
Et je tire mon chapeau à tous ceux qui, un jour, une fois, au moins, ont relu un mémoire d’étudiant au lieu de remplir un formulaire de subvention du CNRC.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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