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Le polytechnicien antisocial

Les énoncés les plus saugrenus sont souvent le fruit d’un assemblage homogène et cohérent d’idées disparates que le hasard a uni dans un esprit destructuré. On me suit ? Les conditions ayant été réunies en ma personne, voici comment je construis cet énoncé fort simple qui recèle une partie de la vérité qui anime le monde – ici, on se restreindra à Poly – : le polytechnicien est anti-social.

Partons d’une anecdote très récente, pas plus tard que ce mercredi, en réunion du Polyscope, l’équipe oeuvre dur à essayer de trouver une idée pour la Cover. L’idée de départ est repoussée poliment pour cause d’anachronisme. Naturellement, ce qui vient en premier à l’esprit, ce sont les élections du CA. Bien qu’on en ait déjà parlé en cover la semaine passée, le sujet est d’actualité.

Heureusement, dans un éclair de courage et de lucidité, Badr – responsable officiel de la cover – prend la parole : « Écoutez, nous dit-il d’une voix claire et très sûre, les gens à Poly, ils s’en foutent des élections et de l’AÉP ! »

La sentence frappa mon esprit avec une telle violence que je quittai le local du journal et allai méditer ce fait que tout le monde sait vrai, et que personne n’ose énoncer – du moins, pas de la façon dont venait de le faire Badr dans une réunion « officielle ».

Je repensais à ces prochaines élections du CA. Beaucoup d’entre-vous s’en foutent certainement, mais il y a longtemps qu’il n’y avait pas eu d’élection pour les postes du conseil d’administration à cause du petit nombre des candidats. Ce fait est censé démontrer l’intérêt que portent les étudiants de Poly à la vie sociale de leur école et de leur pairs, et démentir le propos de Badr.

Sauf que quelque chose cloche avec cette conclusion par trop facile : regardez les photos/noms/descriptions des candidats, il y en a bon nombre qu’on a déjà vu rôder autour de l’AÉP. Certains sont des anciens de l’exéc. Tout ça pour dire qu’il y a une sorte de caste qui se reproduit au sein des institutions dont les étudiants de Poly se sont dotés. Phénomène de reproduction qui fait que ce sont toujours les mêmes qui font la vie sociale de Poly, les mêmes qui prennent les décisions, les mêmes qui profitent des bénéfices d’une pareille situation. Et la chose n’est qu’une reproduction de ce qui se passe à un niveau politique supérieur, tant au fédéral qu’au provincial.

Je caricature, bien sûr, il faut rendre les traits grossiers pour donner de la substance au propos. La question est néanmoins importante. Que fait le reste des étudiants ? Combien sont-ils ? Et pourquoi ils s’en foutent ?

Pour se donner un ordre de grandeur, on notera deux faits : 1. l’assemblée générale de l’année passée avait réuni plus de 250 étudiants (c’était phénoménal), 250 sur 3000 ; 2. lors de l’élection des membres de l’exécutif de l’AÉP, on dénombra quelques 500-600 votes (c’est une moyenne), c’était le plus qu’on pouvait espérer, 600 ! sur 3000 étudiants.

En gros, ce qui se passe, c’est qu’on est en présence d’une vie estudiantine qui ne concerne qu’un cinquième ou un sixième du corps. Si on part de l’hypothèse que ces formations, comités, activités et élus sont là pour animer la vie des autres étudiants, on est en droit de se demander s’il n’y a pas une forme d’échec dans l’accomplissement de la mission.

Si l’échec relatif (1/5) de cette mission sociale des comités et autres formes d’organisations au sein de Poly est patent, il faut également se poser la question élémentaire : pourquoi le polytechnicien s’en fout de l’AEP, des élections et de ce qui se fait entre les cours, ou en fin de journée ? De façon plus générale, se peut-il qu’une forme d’organisation réussisse à atteindre les étudiants, à les toucher dans leur vie au sein de l’École et à l’améliorer ?

La réponse à la seconde question est en partie celle de la première. L’organisation, par sa constitution, est réfractaire à la forme libre que suppose le consentement unanime de chacun d’y adhérer. Elle se nie en s’affirmant, s’empêchant de s’accomplir. Il s’agit d’une oxymore institutionnelle. Vouloir faire le bonheur des étudiants et de réunir leurs intérêts au sein d’une association qui les défende et les représente c’est – forcément – mettre le local de l’asso au fond d’un couloir qui décourage quiconque de s’enfoncer pour voir ce qui se fait là, et par conséquent éloigne l’étudiant lambda du lieu où est censé être débattu et défendu son intérêt. C’est également donner l’opportunité à une minorité de jouir de fauteuils confortables, d’un lieu de repos, d’un ordinateur libre et de climatisation. Payer à même la poche de l’étudiant lamda, qui n’a pourtant rien demandé.

Mais le désintérêt des étudiants est aussi propre à l’époque légère que nous vivons. Indivualiste, égoïste, chacun préfère travailler pour SES examens que se donner pour LES étudiants. Aussi, à l’élitisme institutionnel répond l’égoïsme collectif. Cohérent ? Oui, mais saugrenu.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.