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Fela Anikulapo Kuti :une musique écrite avec le sang

Fela Anikulapo Kuti, de son vrai nom Fela Hildegart Ramsome, est né à Abeokuta au Nigeria en 1938. Chanteur, compositeur, saxophoniste, trompettiste, pianiste et homme politique, il fut l’un des artistes africains les plus controversés à travers ses combats pour les droits de l’homme et la justice. Il fut également un créateur génial, à l’origine de l’afro beat, mélange de jazz, de funk et de musique traditionnelle africaine. Dès sa jeunesse, Fela sentant la nécessité de préserver la culture de ces ancêtres devant le problème identitaire flagrant que connaissaient les peuples africains ayant fraîchement obtenus leur indépendance à l’époque, il assistait à toutes les célébrations traditionnelles qui se déroulaient dans les environs de sa ville.

En 1958, ses parents, le père pasteur et directeur d’école et la mère professeur et future grande politicienne, l’envoyèrent étudier à Londres ou il fréquenta la Trinity School of Music. Durant cette période, il rencontra d’autres musiciens nigérians avec lesquels il fonda le groupe Koola Lobitos. En 1963, il revint à Lagos, trois ans après l’indépendance du pays, et continua à performer régulièrement avec son groupe jusqu’en 1969. Cette même année, le groupe décida de s’envoler aux états unis, à Los Angeles, pour peaufiner et améliorer son style. Dans le club ou jouait le groupe, désormais rebaptisé Fela Ransome-Kuti and Nigeria 70, Fela fit la rencontre d’une activiste afro américaine proche du mouvement des Black Panthers. Celle-ci l’initia à la pensée et aux écrits des grands penseurs noirs de l’époque tels Malcolm X et Eldridge Cleaver.

A travers ce courant, Fela fut capable de tisser les liens existants avec le combat des africains dans leur continent et notamment avec le mouvement panafricaniste sous l’égide du président ghanéen Kwame Nkrumah. Mais surtout, ce fut durant ce séjour aux États-Unis que Fela créa son propre style musical. Style caractérisé par une rythmique lancinante dérivée de la musique traditionnelle Yoruba, accompagnée d’une section de cuivres inspiré du jazz incluant le ju-ju et le high-life dans un cocktail explosif : l’Afro beat A son retour au Nigeria le groupe connut un succès énorme avec ce nouveau genre et Fela ouvrit un club à Lagos, le Empire Hotel, plus connu sous le nom de Afro Shrine,un lieu mythique de totale liberté. On y venait écouter des concerts du groupe, fumer des joints gros comme des baobabs, discuter sans censure et rencontrer des partenaires sexuels. Fela chantait en Pidgin English (anglais métissé) et en Yoruba pour cibler le plus large public possible. Ces textes lyriques alliant pertinence, virulence et humour catalysèrent l’attention de la jeunesse nigériane déboussolée.

Dirigées en véritables diatribes contre la dictature militaire et la corruption des élites, décrivant la misère de la rue et suggérant le retour aux sources de l’africanité ses chansons se faisaient de plus en plus satiriques et revendicatrices. En 1974, poursuivant son rêve d’une société plus juste et plus équitable, il construisit une barrière autour de sa maison et déclara cet espace, état indépendant : La république de Kalakuta. Au grand dam de la bourgeoisie nigériane, cet acte de défiance eut un impacte extraordinaire sur la population de Lagos qui imita l’action de Fela. Les autorités devinrent plus vigilantes sentant le danger que pouvait représenter cet « état dans l’état ». A plusieurs occasion, Fela du subir les fausses dénonciations, les arrestations, les emprisonnements et les passages à tabac des forces de l’ordre. Ces incidents ne firent qu’augmenter sa rage et sa volonté, il se convertit à l’animisme et prit le redoutable patronyme d’Anikulapo (celui qui a la mort dans sa poche) en Kuti (qui ne peut être tué par la main de l’homme).Ces discours demeurèrent aussi enflammés sous une impressionnante orchestration rythmique assurée par de puissantes percussions, des cuivres envoûtants très souvent ponctués de grandes envolées au saxe. Sa notoriété s’étendait désormais dans le monde entier et ses disques se vendaient par millions.

La population de la république de Kalakuta grandissait jour après jour et recueillait une grosse partie des défavorisés de Lagos. Durant le festival des arts noirs qui eut lieu à Lagos en 1977, Fela chanta sa plus célèbre chanson Zombie, une satire contre le régime militaire qui déchaîna les foules et amena l’armée à intervenir dans les rues. Dans sa chanson Unknown Soldier, Fela raconte l’attaque féroce, menée par plus de milles soldats, contre la république de Kalakuta après le festival. Les femmes furent violées, les hommes tabassés, la maison incendiée et sa mère, âgée de 82 ans, jetée du premier étage de la maison succomba à ses blessures. Traumatisé par cet événement, Fela tomba dans un africanisme forcené et un refus total de tout ce qui venait d’occident.Sans domicile, sans argent et sans club, le Afro Shrine aussi ayant été détruit lui aussi, Fela et son groupe immigrèrent au Crossroads Hotel. Un an plus tard le groupe organisait un méga concert au stade olympique d’Accra, la capitale du Ghana. A la fin du concert, une énorme émeute éclata dans les rues de la ville, le groupe en entier fut arrêté et expulsé à vie du territoire ghanéen.

En 1979, Fela, plus engagé politiquement que jamais, fonda son propre parti politique, le Mouvement du Peuple et se présenta deux fois de suite aux élections présidentielles de son pays. Les deux fois, il fut confronté aux intimidations et à la répression policière. Il fut une nouvelle fois arrêté, battu et emprisonné. En 1984, il fut condamné à cinq ans de prison ferme sur de fausses accusations et fut relâché 20 mois plus tard après la chute du régime militaire du général Buhari. Durant la décennie 80, Fela se consacra plus à son art et donna avec son groupe désormais fort de 80 membres, les Egypt 80, plusieurs concerts en Europe et aux états unis qui furent encensés par la critique et qui contribuèrent à propager les rythmes et la culture africaine dans le monde entier. Se considérant comme le fils spirituel de Kwame Nkrumah, père du panafricanisme, il fut durant 20 ans le porte parole et e rassembleur des masses populaires africaines qui vivaient le désenchantement de la période post-indépendante de leur continent.

Fela mourut en 1997, et fut accompagné jusqu’a sa tombe par des milliers de gens venus lui rendre un dernier hommage et le remercier pour le combat acharné qu’il avait toujours mené pour eux et uniquement pour eux. En quittant ses frères, il laissait derrière lui un grand vide mais aussi une oeuvre artistique considérable et diversifiée qui restera toujours pour éveiller la conscience des africains et les pousser à continuer le combat pour conquérir leur liberté, leur identité et leur vérité.




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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