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Boléro et autres lumières sur Ravel

Montréal aura attendu plus d’une dizaine d’années le retour du Ballet de l’Opéra de Lyon, le temps que celui-ci se forge une renommée mondiale en étant la compagnie française la plus fréquemment en tournée. À la tête du Ballet depuis 1987, Yorgos Loukos a de quoi être fier. Invitée dix-neuf fois à New York (jusqu’à deux fois par année), la compagnie a « plus de succès à Paris qu’à Lyon, et plus à New York qu’à Paris », souligne le directeur artistique. Étonnamment, malgré que le Ballet de l’Opéra de Lyon soit tricentenaire, c’est en s’émancipant des chorégraphies classiques qu’il a pris son véritable essor au cours des deux dernières décennies. Aujourd’hui, sa trentaine de danseurs formés à l’école classique se consacrent exclusivement à la danse contemporaine, en relevant le pari risqué d’interpréter des œuvres originales de créateurs vivants tels William Forsythe, Ohad Naharin, Mats Ek ou Nacho Duato (qui débuta d’ailleurs à Lyon).

C’est en guise d’ouverture au Festival Montréal en Lumière qu’a été présenté Boléro les 19, 20 et 21 février par le Ballet de l’Opéra de Lyon, gracieusement invité par nos Grands Ballets Canadiens, alors que l’orientation contemporaine de notre troupe québécoise se précise. Rappelons qu’en mars 2003 les GBCM avaient déjà rendu un Hommage à Jiri Kyliàn, puis que cet automne Stijn Celis avait chorégraphié une version inusitée de Cendrillon, Celle qui, dit-on, aurait perdu sa chaussure, et que leur prochaine représentation (Minus One, en mars) est signée Ohad Naharin.

La musique de Ravel est le prétexte invoqué pour rassembler en un spectacle trois chorégraphies, certes contemporaines, mais contrastées. Les amateurs auront reconnu Jiri Kyliàn, qui ouvrait le bal avec Un Ballo (créé en 1991). Sans chercher de fil directeur à la pièce, le chorégraphe s’est laissé emporter par le rythme léger d’un menuet pour créer des pas de deux où les couples de danseurs semblent jouer en musique. Kylian avoue avec modestie qu’il s’agit simplement d’ « une danse faite pour la musique ». Les mouvements s’enchaînent rapidement, tantôt ondulatoires, tantôt anguleux, mais sans mettre en péril l’esthétisme du spectacle visuel, apportant une vision novatrice sur la composition classique de Ravel. Sur une telle chorégraphie où les figures corporelles de la danse sont redéfinies et où les mouvements requièrent synchronisation, précision et rapidité d’exécution, le talent déployé par les seize danseurs du Ballet de Lyon éblouit les spectateurs. Après douze minutes, Un Ballo se termine sous les applaudissements frénétiques d’un public conquis, qui en redemande déjà.

La barre est placée haut pour la chorégraphie suivante, Gaspard (1999), du finlandais Tero Saarinen. Dans une ambiance feutrée, les artistes se mettent lentement en mouvement, après plusieurs hésitations, retours en arrière, puis semblant parfois entrer en « rébellion », presqu’en transe. Le chorégraphe compare sa pièce à « la radiographie d’une tête d’homme […] en tumulte ». Les mouvements plus saccadés et d’apparence moins esthétique m’ont aussi paru moins recherchés que ceux de Kylian.

La fascinante création multi-artistique de l’australienne Meryl Tankard conquiert pourtant la faveur du public. Brillamment sublimée par la projection d’images en ombres chinoises sur des écrans-rideaux masquant la scène, la fusion entre le spectacle et l’obsédant Boléro de Ravel est parfaite. Sur un fond de décor flou, les corps des danseurs prennent des proportions démesurées, suivant le crescendo si familier du Boléro. Tantôt paraît le profil d’une danseuse de flamenco sensuel, tantôt il est remplacé par l’ombre d’un homme semblant vivre un cauchemar, persécuté par des géants sans tête. À en juger par l’ovation debout dans la salle, la soirée fut un franc succès, à même de convaincre les plus sceptiques critiques de la danse contemporaine.

Prochainement aux Grands Ballets Canadiens : Minus One Chorégraphie de Ohad Naharin 10, 11, 12, 13 mars à 20h Au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts
www.grandsballets.qc.ca




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