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Partage d’émotions

Je transfère ces pensées par écrit parce que j’ai le cœur qui saigne depuis deux jours et j’ai si mal que j’ai l’impression que je ne m’en remettrai pas.

Je me suis réveillée vendredi matin, j’ai pris mon téléphone, l’ai déverrouillé et ai commencé à lire mes messages. Je tombe sur une vidéo, qui m’a été transférée. Je clique dessus et par réflexe ou par paresse, je l’avance de quelques minutes. Je le regrette amèrement. J’entends des tirs incessants et je pense naïvement pendant une fraction de seconde que c’est peut-être un jeu vidéo macabrement trop réaliste. Puis j’entends un homme réciter ce qu’on appelle la chahada, paroles qu’un musulman dit lorsqu’il est sur le bord de mourir. Je vois des gens qui courent dans tous les sens et avant de continuer à être attaquée par de telles images, mes yeux s’embuent et m’empêchent de voir. Un sentiment de tristesse infinie s’empare de moi.

 

Une pointe de frustration s’ensuit. J’en veux à ce terroriste de causer autant de tristesse. J’en veux à tous les terroristes qui furent et qui seront. J’en veux aux terroristes des deux bords. J’en veux à ceux qui tuent au nom d’un Dieu qui pourtant, ne leur a rien demandé. J’en veux à ceux qui pensent encore que leur couleur de peau les rend supérieurs. J’en veux à ceux qui perpétuent l’idée que parce que je me voile, je risque de crier que Dieu est grand à tout moment et exploser. J’en veux à ceux qui polluent les esprits faibles de ce monde avec des idées extrémistes, au nom de causes aucunement justifiées. J’en veux à ceux qui tuent sans penser à la peine que ça peut causer. J’en veux aussi à ces moutons qui se laissent guider par des loups et qui ne prennent pas le temps de réfléchir et d’utiliser leur logique. J’en veux à toutes les personnes qui croient en des stéréotypes et encore plus à ceux qui les perpétuent. J’en veux à ceux qui croient que la vengeance va résoudre leurs problèmes, ceux qui se laissent guider par leurs pulsions meurtrières mais pas par leur gros bon sens. J’en veux à ces pays et ces politiciens islamophobes qui ont une influence beaucoup trop grande pour le peu d’intelligence et d’ouverture qu’ils ont. J’en veux à ces médias, ces réseaux sociaux et ces groupes politiques qui font en sorte que des idées affreuses pullulent dans certains esprits.  J’en veux à tous ces trucs qui font en sorte qu’avant de m’endormir, je me pose mille questions, parce que je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment de telles personnes peuvent exister, comment on peut être aussi ignorant, comment on peut suivre de telles idées et encore moins comment on peut commettre des actes aussi abominables.

 

Après des larmes, j’éteins mon téléphone et je n’y touche plus de la journée. Cependant, impossible d’éviter les faits. Arrivée à l’école, j’ouvre mon ordinateur et me connecte sur Facebook pour télécharger un document. Mon fil de nouvelles est composé à 99% d’images et de vidéos parlant du drame. Des vidéos qui montrent les proches des victimes ou les survivants en train de pleurer. Des images des tapis de la mosquée tâchés de sang. Des captures d’écran de tweets de célébrités présentant leurs condoléances. Je ressens une peine immense pour ces 49 victimes qui se sont fait tuer dans un lieu et à un moment qui leur était si sacré. Pas moins de cinq minutes après avoir commencé mon scrolling, je tombe sur une capture d’écran qui transforme ma tristesse en un gros tas d’émotions variées. C’est une dizaine de commentaires sous un article annonçant la déplorable nouvelle de l’attentat. Point commun de ces commentaires? Ce sont toutes des personnes bien ravies que cet acte terroriste ait eu lieu. Je lis un « pas de mosquées pas de tueries », un « brulé les mosquées », un « Amen! », un « Super le monde se réveil ! » et puis un commentaire d’une dame disant : « Qu’ils commencent à avoir peur, ils vont peut-être commencer à se la fermer et à moins revendiquer !!! »

Cette femme n’a pas idée à quel point j’ai peur. J’ai peur quand je vois que plus d’une personne pense que cette tuerie était méritée. J’ai peur quand je me rends compte que ce n’est pas si rare de trouver des commentaires de gens heureux qu’il y ait désormais « 49 terroristes de moins sur Terre ». J’ai peur quand je vois des centaines de laugh reacts à des articles mentionnant que les derniers mots de la première victime furent « Hello brother ». J’ai peur quand je vois la quantité d’ignorance de certaines personnes. J’ai peur aussi quand je repense à un titre d’article que j’ai lu, qui disait que cet attentat était un acte anti-terroriste. Pas du terrorisme ou un crime odieux. Pas un autre acte s’inscrivant dans un cycle stupide de revanches inutiles perpétrées sur des innocents. Non. Juste un acte que tant croient justifié. J’ai peur quand je vois qu’il y a tant de personnes qui pense que si c’est contre les terroristes musulmans, ça en fait directement une bonne action. J’ai peur quand je vois que je cause de la peur. J’ai peur quand je vois qu’autant de personnes ont peur de mes parents si bienveillants, de ma petite sœur si généreuse juste parce qu’on suit une religion différente de la leur. J’ai peur quand je vois que tant de personnes pensent que mon petit frère de dix ans, si innocent, mérite d’être tué.

Mais je ne vais pas me la fermer, ni moins revendiquer, ça je peux le garantir. Je vais m’exprimer plus pour les centaines de victimes faites par des extrémistes, peu importe pour quelle idéologie. Je vais m’exprimer plus haut et plus fort encore, pour les 49 personnes qui ne peuvent plus le faire depuis vendredi.

Je vais m’exprimer pour honorer Nabi Daoud, Sayyad Milne, Mucad Ibrahim, Taha Naeem, Rashid Naeem, Sohail Shahid, Syed Jahandad, Haroon Mahmood, Atta Elayyan, Khaled Mustafa, Hamza Mustafa, Lilik Abdul Hamid, Mounir Sulaiman, Ahmed Jamal Aldean Abdulghani, Ahraf Al-Morsi, Ashraf Almasri et les 33 autres victimes dont les noms n’ont pas encore été divulgués.

 

 




*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.

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