Logo Le Polyscope
De toute façon, on est les meilleurs depuis 1967.

Chroniques d’une polytechnicienne au japon Épisode 2 : Rencontres fortuites

Ô sublime patate douce japonaise

En voyage voyage, plus loin que la nuit et le jour, on fait parfois des rencontres, dans des circonstances ordinaires, qui mèneront à des débouchés improbables. C’est d’ailleurs comme ça que j’obtins une crème glacée aux raisins gratuite, mais j’y reviendrai.

Commençons tout d’abord avec l’histoire de Mme A., qui allait ce jour-là acheter des patates douces frites et enduites de sésame et de sauce à la mélasse, plus connues sous le nom de daigaku imo au Japon. Mme A., Japonaise, la mi-trentaine et l’anglais passablement bien développés, devait recevoir sa cousine en visite à Tokyo pour quelques jours et, voyez-vous, voulait marquer le coup en lui offrant quelques friandises du meilleur étal de son quartier. Quelle ne fut pas sa surprise de nous entendre, mes amis et moi, placoter en anglais derrière elle dans la queue des clients de l’étal. Pour tout dire, elle était surprise de nous voir carrément hors des sentiers battus de son quartier, Asakusa, énormément fréquenté par les touristes puisque s’y trouve le temple le plus célèbre de Tokyo (qui est d’ailleurs fort joli et photogénique).

Alors que nous nous interrogions sur quel délice nous procurer, elle décida de se jeter dans la conversation afin de nous partager son savoir sur les produits du coin. Se prenant d’amitié pour nous, elle nous emmena par la suite faire le tour de son quartier, s’épanchant sur la qualité de tel ou tel restaurant, levant le voile sur les raisons de son achat, pointant du doigt les rues où il y avait de bons magasins de souvenirs. Elle en profita également pour me montrer des photos de son chat, du festival d’hydrangées où elle était allée la fin de semaine d’avant, et aussi, tant qu’à faire, de ladite cousine. Nous échangeâmes nos cartes d’affaires, puisqu’elle m’avait promis de me donner des nouvelles de ses retrouvailles avec sa cousine, et nous laissa devant une boulangerie ou le pain au cari était réputé peu cher mais délicieux.

Je n’attendais rien de cette rencontre, surtout pas un montage vidéo de sa folle soirée de retrouvailles avec sa cousine. C’est pourtant ce qu’elle m’envoya, par courriel, le lendemain matin. J’étais évidemment perplexe, car il ne me serait pas passé par la tête d’envoyer trois minutes de clichés de ma cousine et moi en musique. Surtout pas à un étranger que j’aurais croisé la veille pendant une demi-heure. Je restai stupéfaite pour un long moment, fixant les visages hilares tour à tour dans un restaurant, dans une pâtisserie, dans un café puis dans un bar. Elle avait même ajouté des effets de cœurs, de flocons, de confettis et d’étincelles qui déferlaient de temps à autres sur les photos en luisant. J’eus toute la misère du monde à trouver une rétroaction plausiblement enthousiaste qui ne pourrait pas être mal interprétée par une personne plus ou moins à l’aise avec l’anglais. Elle ne me répondit pas.

Suer à Niigata

Il faisait chaud, à Niigata. Plus chaud que chaud, même. Imaginez l’air le plus aride, crevant, torride, le soleil le plus impitoyable. La chaleur qui s’élève en ondes boucaneuses de l’asphalte noire. Pas un chat dans les rues de cette ville que l’on surnommait entre copains la Winnipeg du Japon, du fait de leur nombre d’habitants similaire. Et imaginez toutes les attractions touristiques fermées. Eh bien, c’était l’état de stupeur teinté d’un brin de désespoir d’avoir un dernier jour de fin de semaine réjouissant dans lequel nous étions plongés.

Nous errions dans la ville, conscients que, bientôt, nous allions devoir trouver un restaurant climatisé ou autre parce que nous avions le soleil qui nous tapait sur la tête. Littéralement. La vague de chaleur de la région, causée par un tsunami qui importunait au même moment les Tokyoïtes, nous permit cependant de faire une rencontre extrêmement impromptue. Paumés comme des bleus dans une ville où les rues perpendiculaires et bien droites ne faisaient pas l’unanimité, nous tombâmes sur une baraque banale, à une exception près. Elle portait des inscriptions en français, et pas juste de ce français approximatif que l’on peut voir un peu partout au Japon comme « ciel lumiére », mais quelque chose d’intelligible et de grammaticalement correct. Nous voyant nous intéresser à la bâtisse, une toute petite vieille, très mince et dynamique, nous intercepta. Dans un français approximatif teinté de japonais, elle nous demanda poliment ce que nous fichions, étrangers venus de si loin, dans un trou perdu où il n’y a rien à visiter comme Niigata. Puis, comme nous avions visiblement l’air d’être desséchés et égarés, elle nous invita dans la bâtisse aux inscriptions en français, son école de ballet, pour boire du jus de fruits frais et manger des petits biscuits.

Une fois à l’intérieur, elle nous présenta à sa fille, ballerine de profession qui parlait un français impeccable, car elle faisait sa vie en France, ainsi qu’à son gendre, danseur de ballet français qui était reconnu internationalement mais qui donnait à présent des cours ça et là. On nous invita à abuser de leur gentillesse en nous offrant encore plus de biscuits et en nous demandant d’assister au prochain cours donné par le maître de ballet français, ce que nous acceptâmes de bon cœur. Puis, assis sur différentes chaises avec de gros coussins colorés, calés par le jus, les biscuits et la chaleur (tout de même beaucoup plus soutenable à l’ombre des murs de l’école de ballet), nous vîmes des femmes de 30 à 77 ans, plus une fillette et deux adolescents, écouter attentivement un homme parler en français et sa femme traduire en japonais les instructions pour la classe.

Deux heures durant, je restai émerveillée par la méthode du professeur, et je m’amusais à tester mon japonais en entendant les traductions qui utilisaient un vocabulaire de danse inédit pour moi. La classe finie, nous remerciâmes chaudement la propriétaire de l’école et nous reprîmes notre errance à travers la cité sur une note beaucoup plus joyeuse.

Jauger l’âge des inconnus

Mme H. nous voyait passer sur sa rue à tous les jours. À tous les jours, elle voulait nous accoster, mais avait peur de le faire. Son mari lui avait bien dit que ça ne se faisait pas, de parler comme ça à des étrangers. Cependant, elle prit son courage à deux mains, et osa adresser la parole à mon ami espagnol, un grand gaillard pourvu d’une barbe bien dense et qui conséquemment laissait paraître une dizaine d’années de plus que sa mi-vingtaine, peut-être plus aux yeux d’une Japonaise comme Mme H. Elle nous arrêta donc, et nous raconta d’une voix rapide son histoire : épouse sans emploi ayant suivi son mari aux États-Unis dans les années 80, elle n’avait pas grand-chose à faire et ne connaissait personne. Les Américains, fort heureusement, s’étaient montrés plus que chaleureux et l’avaient accueillie à bras ouverts, l’invitant dans leurs maisons pour des repas, la promenant dans quelque pittoresque coin de pays pour des séances de tourisme, la conseillant sur les supermarchés et autres magasins pour ses achats. Elle voulait nous rendre la pareille, et nous offrit son adresse courriel.

Un autre de mes amis et moi, intrigués, la relançâmes sur son offre. Nous organisâmes un souper au restaurant avec Mme H. et tout commença normalement, avec des questions ouvertes et polies et des réponses tout aussi convenues. Toutefois, elle perdait son enthousiasme à vue d’œil, d’abord en apprenant que nous étions stagiaires, ensuite en apprenant que nous n’avions pas fini notre baccalauréat. Le fait qui enfonça le clou dans le cercueil de notre relation fut que nous avions un an de moins que son fils. Que son propre fils! Mme H. était choquée, elle nous croyait beaucoup plus âgés. Elle se sentit même tenue de payer tout le repas au final, alors que nous insistions pour contribuer. Apparemment, l’amitié interculturelle l’intéressait beaucoup, mais celle intergénérationnelle franchement moins. Elle ne répondit jamais à nos courriels ultérieurs.

Le chauffeur de taxi

J’aime les gens. Entamer des conversations pour apprendre à connaître leur univers. C’est pourquoi lorsque je suis montée dans un taxi avec une amie, au retour d’une belle marche en montagne dans une campagne japonaise sublimée par un ciel dégagé et une végétation en excellente santé, je me suis mise à placoter avec le chauffeur. Japonais, sûrement la soixantaine révolue mais le feu sacré du travail toujours bien alimenté, il sursauta remarquablement haut lorsque je tentai un premier contact. C’est que, loin en campagne, il n’avait sûrement pas eu beaucoup de clientèle exotique durant sa carrière, et encore moins qui sache parler (ou baragouiner vaguement, dans mon cas) sa langue. Ravi, tellement ravi, il répondait à mes questions dans son plus simple vocabulaire.

Mon amie, quant à elle, m’en voulait un peu de la tenir éveillée alors que la marche l’avait harassée; mais après quelques temps elle se prit aussi au jeu et nous fîmes un très agréable voyage aux bons soins de ce chauffeur. Il me posa alors une question à laquelle je répondis non trop vite. En toute honnêteté, je n’avais pas compris ce qu’il cherchait à savoir. Il arrêta le véhicule au prochain commerce que nous aperçûmes et nous demanda de le suivre. Mon amie, inquiète, fit tout bas « Mais qu’est-ce que tu lui as dit, enfin? », cependant je n’étais pas mieux placée qu’elle pour répondre à sa question et nous suivîmes l’homme, incertaines. Et le chauffeur de taxi nous paya une crème glacée. Aux raisins. Juste comme ça, par générosité. Il avait voulu savoir si j’avais déjà essayé la crème glacée japonaise. Nous retournâmes dans le taxi, et il nous laissa à l’endroit convenu.

Cette rencontre fortuite, comme celle avec Mme A., la vieille enseignante de ballet, Mme H. et bien d’autres que je vécus durant mon stage au Japon, furent des anecdotes amassées durant les petits périples de fin de semaine qui ont parsemé mon voyage. À chacune, les incompréhensions aux débouchés cocasses ou touchants me firent sourire pour plusieurs jours après leur déroulement et me poussèrent à m’ouvrir bien plus aux quêtes secondaires, qui peuvent parfois paraître moins glorieuses que la visite d’un temple reconnu ou d’un musée couru par la foule, mais dont la récompense est beaucoup plus personnelle et donc intéressante à mes yeux.

Mots-clés : Japon (2)



*Les auteurs ont l’entière responsabilité de leurs articles et n’engagent d’aucune façon l’équipe du Polyscope ou de l’AEP, sauf lorsque la signature en fait mention. Nous laissons au lecteur la jugeote de déceler le sarcasme saupoudré sur nos pages.