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Chroniques d’une polytechnicienne au Japon : Épisode 1 : Les amitiés (pas très) spontanées

Comment je me suis fait mon premier ami japonais reste bien mystérieux à mes yeux encore; je ne peux pas savoir ce qui pousse un homme d’une soixantaine d’années à laisser son éventail (accessoire très commun en été au Japon) sur le bureau d’une jeune stagiaire canadienne qu’il ne connaît ni peu ni prou et qui est arrivée de sa lointaine contrée voilà presque deux semaines, afin de le lui confier alors qu’il part en voyage d’affaires. J’ai été intriguée par le bonhomme, mais un peu paniquée, car pas encore habituée à distinguer avec aisance les faciès japonais. Pour dire franchement, je craignais de ne pas le reconnaître à son retour et de manquer à mon devoir de rendre son uchiwa à M. K. Alors, je ne connaissais ni son nom, ni l’emplacement de son bureau. Je lui rendis son éventail sain et sauf une semaine après, le jour même de son retour, ayant fort heureusement réussi à me souvenir de ses traits. Il reprit son éventail en échange d’un autre cadeau, plus permanent cette fois, d’un joli accessoire pour cheveux. Je notai son nom pour usage ultérieur. Il s’amusa à tenter de prononcer le mien. Ce premier cadeau devait débuter la liste fournie des présents qu’il m’offrit tout au long de mon stage, de façon tout à fait spontanée, afin de souligner ponctuellement la joie que lui procurait notre amitié. Malicieux, M. K. aimait beaucoup poser son doigt sur la fossette de ma joue puis sur la sienne en déclarant de façon grandiloquente : « Nous sommes de la même famille, c’est pourquoi nous nous entendons si bien! ». De M. K., j’ai appris le bon maniement de l’éventail durant la saison de la sudation surabondante. Lorsque vous êtes seul à travailler au bureau, éventez-vous de la main gauche tout en travaillant de la droite. Cela ne pénalisera pas votre rythme de travail, puisqu’autrement il fait si chaud que vous cognez des clous dès que le courant d’air (qu’on pourrait qualifier de frais si on n’avait pas peur d’être le contraire de pointilleux) quitte votre visage. Lorsqu’un interlocuteur vient s’intéresser à votre charmante compagnie, cessez de vous éventer et dirigez le courant d’air sur lui; après tout, il a priorité sur votre humble personne. Si vous avez la chance de tenir deux éventails dans vos mains, la règle est plus floue. Si vous aimez beaucoup la personne qui vous fait face, deux éventails dans sa direction ne sont pas de trop. Autrement, gardez une main pour vous. Après tout, on ne sait jamais quand l’envie de sommeiller pourrait survenir.

Mme S., savante, douce, souriante et intelligente, était la coqueluche de tout le monde au bureau. De nombreuses fois par jour, on pouvait voir quelqu’un s’arrêter auprès de son espace de travail pour jaser de tout et de rien et emmagasiner quelque peu de la gentillesse qu’elle exsudait. Chanceuse comme tout (et je parle de moi ici!), nos bureaux étaient voisins. Pourtant, un peu intimidée par la langue et par son rythme occupé, je n’avais pas tenté d’entamer la conversation avec elle encore lorsqu’un de mes amis (M. U., probablement la soixantaine lui aussi), voulu me la présenter. Cependant, la manière dont il imaginait notre première vraie conversation n’était pas exactement des plus spontanées; il me fit répéter la ligne « Voulez-vous devenir mon amie? » en japonais quelques fois, avant d’aller tapoter l’épaule de ma voisine et de me désigner du doigt. Mes retrouvailles avec cette réplique perdue de vue au primaire furent bienheureuses. Mme S. me fit un grand sourire, s’inclina et accepta ma requête avec un enthousiasme irréprochable. À partir de ce jour, elle me saluait toujours matin et soir et s’excusait d’arriver un peu tard tel jour parce qu’elle attendait le plombier, de partir un peu tôt tel autre jour parce qu’elle devait aller chercher son fils à la garderie, ou encore d’avoir été absente la veille car elle était malade. En consciencieuse amie, je la dérangeais durant son travail chaque fois que j’apercevais un insecte hardi qui s’était faufilé jusque sous nos yeux pour le lui pointer du doigt et demander son nom en japonais. Nous restâmes en bons termes jusqu’à la fin de mon stage, et elle vint même à mon souper d’au revoir avec son fils. Malgré qu’elle ne parlait pas cette langue, elle l’avait aidé à apprendre quelques bons souhaits en français qu’il récita timidement. Je comprends désormais pourquoi on envoie de préférence un enfant porter des fleurs à l’invité d’honneur durant un événement. Le mot d’ordre : kawaiiiiiiii!!

M T. est la plus grande énigme de toutes. Oui, c’est encore un monsieur avec la petite soixantaine et des poussières. Déjà le troisième, je sais. Et il y en a eu bien d’autres que je ne mentionnerai pas ici, parce que M. T. mérite qu’on lui accorde un peu d’attention, avec tous les efforts qu’il a faits. Notre rencontre n’était pas la plus bienvenue de toutes, étant donné que j’étais très concentrée à faire ma deuxième série de tirades au-dessus de la tête, dans le gym du campus où je travaillais. M. T. est passé par là pour aller s’en griller une avec un copain, m’a aperçue et a ressenti l’irrépressible besoin d’entrer en contact, là, tout de suite. Je suis contente qu’il ne se soit pas retenu; cette rencontre figure encore parmi l’une des plus bizarres qui me soient arrivées là-bas. Je peux encore me repasser le film des expressions qui ont parcouru son visage alors qu’il descendait l’escalier dans ma direction. Surprise, joie, appréhension, et peut-être aussi un soupçon ou mille de curiosité. Commença alors un laborieux échange où le japonais et l’anglais fusionnaient pour mieux se confondre en charabia. Vint un moment où M. T., afin d’exprimer par gestes ce qu’il ne pouvait exprimer par mots (que j’aurais compris, on s’entend), courut m’acheter à la boutique du campus un ravissant porte-clé représentant le produit meilleur vendeur de la compagnie. Il me l’offrit avec tant de cœur et d’empressement que lorsque je le pris dans mes mains, et que M. T. me demanda si nous pouvions devenir partenaires d’entraînement, j’acceptai sans plus me faire prier. Nous nous donnâmes rendez-vous le jeudi soir suivant et il arriva plus que prêt. Il avait imprimé le parcours qu’il voulait suivre avec moi à la course sur le campus en deux exemplaires, et me fit cadeau d’un litre de jus d’orange ainsi que d’une compresse autochauffante pour sportifs. J’avais ramené des copains à moi pour l’entraînement, juste au cas où, et avec M. T. nous fîmes de la course, du volleyball, de la musculation, des étirements et du ping-pong. Lorsque nous mîmes fin à l’entraînement, M. T. vint même manger au restaurant avec nous, ce qui, entre vous et moi, fut plutôt fatigant puisque je dus m’efforcer de faire la conversation mondaine plus longtemps que ce qui était prévu en premier lieu. Mes amis n’étaient pas des plus utiles sur ce coup, mais bon, c’est ce qu’on récolte lorsqu’on fait de la muscu dans une salle de gym aux murs vitrés à l’heure où les fumeurs amateurs de course à pied et de rencontres multiculturelles vont prendre une bouffée d’air pas frais. À l’instar de M. K., M. T. prit lui aussi l’habitude de m’offrir régulièrement des cadeaux. M. T. avait une prédilection pour les desserts, et il m’en donnait quand je le croisais sur l’heure du dîner, lui sortant de la cafétéria et moi y entrant. Je ne sais pas comment ce sympathique monsieur s’y prenait, mais il avait toujours un petit paquet de nourriture à m’offrir qu’il tirait de son sac. Peut-être se promenait-il avec des cadeaux à donner à ses amis juste au cas où? Peut-être m’offrait-il son propre dessert? Je ne le saurai sans doute jamais, mais ce n’est pas la première fois ni la dernière que je m’étonne et me délecte de la gentillesse spontanée dont ont fait preuve de nombreux Japonais à mon égard. Pour sûr, M. K., Mme S. et M. T. ont contribué à faire de mon expérience de stage au Japon un succès dégoulinant de générosités reçues, de gestes mignons à souhait et de gens emplis d’une sollicitude à faire fondre le cœur.

Mots-clés : Japon (2)



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